Prêche sur l’éloge d’une petitesse insignifiante
Marc 10, 13-16
Et ils lui amenèrent des enfants pour les toucher mais ses disciples les repoussèrent. Voici alors que Jésus s’indigna et leur dit :
– Laissez les enfants venir devant moi ; ne les en empêchez pas ; car à celui qui leur est semblable est le royaume de Dieu. En vérité, je vous le dis : celui qui ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un enfant, il n’y entrera pas.
Et les resserrant dans les bras, il les bénit alors qu’il posait les mains par-dessus eux.
Prêche
Le royaume, personne ne sait bien trop ce que c’est mais son évocation éveille un désir de communion avec Dieu. Alors que nous voudrions, peut-être, y entrer, nous sommes sommés de laisser passer, devant nous, des enfants. Au lieu de satisfaire notre volonté qui s’éveille, nous voici contraints de laisser nous devancer des êtres sans importance et, finalement, de les laisser prendre une place que nous aurions pu espérer. Nous nous indignons pour ne point nous désespérer.
Pourtant, il ne s’agit pas d’entrer dans le royaume mais de le recevoir « comme un petit » – « ὡς παιδίον » (10,15). Ne nous est même pas donnée la promesse de pouvoir entrer après eux. Non, les paroles de Jésus bloquent net notre chemin : il convient de devenir comme eux sinon la porte reste close. Même si nous ne savons pas de quoi il retourne, nous sommes en souffrance à l’idée de rester dehors. Que faire ? Devenir comme eux ? Nous nous indignons : l’homme est fait pour mûrir, être adulte.
Laissons donc passer les enfants de l’Évangile de Marc pour tenter de comprendre.
Le premier est une fillette agonisante qui finit par mourir sur son lit. Jésus croise de l’insignifiant, une enfant morte, un cadavre de plus sans importance dans l’histoire de l’humanité. « L’enfant n’est pas morte ; elle dort » – « τὸ παιδίον οὐκ ἀπέθανεν ἀλλὰ καθεύδει » (5,39). Jésus ment. Quoi de plus naturel de s’indigner du mensonge cruel de Jésus ? Confrontés au sommeil fatal duquel l’enfant ne se relèvera jamais, ils s’indignent. N’ont-ils pas la foi ? Non, ils sont simplement de bons sens ; s’il ne ment pas, Jésus est fou. Il lui dit : « Debout ! » Il ne ment effectivement pas : la fillette se réveille et s’assied bien vivante sur son lit. Et nous, croyons-nous à une telle histoire pour enfant qui n’arrive pas à dormir ?
Un deuxième enfant reçoit le royaume. Se répète la même histoire insignifiante avec un garçon. Personne ne sait son nom tant il est compté pour rien. Jésus lui prend la main, lui dit de se lever et le tire de la mort : « Debout ! » – « καὶ κρατήσας τῆς χειρὸς τοῦ παιδίου λέγει αὐτῇ Ταλιθα κοῦμι » (5,41). Le cri est en araméen sinon il serait trop fort : « Ressuscite ! » Ressusciter, est-ce un ordre en dehors des histoires pour enfants ? D’ailleurs, ils s’en indignent. Le garçon se lève : il reçoit le royaume.
Une troisième enfant cumule toutes les petitesses de l’humanité. Fillette étrangère, elle n’est rien dans l’histoire. Sa mère vient pleurer contre Jésus qui la repousse ; elle s’accroche et lui parle de petits chiens : « Les petits chiens mangent, sous la table, les miettes laissées par les enfants » – « Ναὶ, Κύριε καὶ γὰρ τὰ κυνάρια ὑποκάτω τῆς τραπέζης ἐσθίει ἀπὸ τῶν ψιχίων τῶν παιδίων » (7,28). Elle lui raconte une histoire : les enfants d’Israël laissent tomber, de la table du royaume, des miettes de pain. Ils gaspillent la bénédiction d’Abraham : elle veut que sa fille mange les miettes tel un petit chien. Jésus est pris de cours par sa foi : la fillette se lève sur son lit et écoute une histoire de miettes de pain béni par les enfants d’Israël ; elle reçoit le royaume.
Un quatrième enfant, sourd-muet, se jette dans le feu et l’eau. Son humanité est atteinte. L’enfant n’a, d’ailleurs, rien à dire ; son père va trouver Jésus : « ὁ πατὴρ τοῦ παιδίου » (9,24). Jésus le fait se lever.
Le royaume, c’est eux, l’une morte, les autres atteints dans leur chair ou dans leur esprit. Ils ne sont rien ; ils sont en souffrance. Ils reçoivent le royaume. N’avons-nous pas de quoi nous indigner ? Et nous, faut-il être comme eux pour entrer ? Ils reçoivent le royaume alors qu’ils ne peuvent même pas s’y approcher tant leur impuissance douloureuse est grande. Faut-il devenir comme eux, à moitié mort et souffrant dans la chair et le corps ? Comment désirer cela ? Les apôtres s’indignent de la première place dans le royaume, demandée par Jacques et Jean ; la réponse de Jésus ne se fait pas attendre : soyez tel des enfants – « ὡς παιδίον » (10,41). Ils s’indignent à propos de la femme, tel un chien sous la table, qui parfume les pieds de Jésus. Chacun de nous trouve un motif d’indignation.
Jésus, lui, s’indigne mais d’autre chose. Il ne supporte pas que la porte soit fermée aux petits : « ὡς παιδίον » (10,14). L’enfant est le seul qui reçoit le royaume, lui, l’incapable et l’insignifiant – « ὡς παιδίον » (10,15). Le petit est celui qui n’a d’autre possibilité que de recevoir le royaume.
Recevoir le royaume ? Non, ce sont eux, les petits, qui sont reçus dans les bras de Jésus. Le geste est dérisoire, presque indécent ou ridicule ; il est assimilé à de la paresse, du temps perdu (Proverbes 6,10 ; 24,33). En signe du royaume à recevoir, Jésus les prend dans les bras ; il les reçoit. Il se retrouve avec la charge de petits insignifiants. Que fait-il ? Rien. Le royaume, c’est d’être pris dans les bras. Le geste sauve : prendre la main inerte d’une fillette morte, ouvrir la main afin que tombent des miettes de pain. Pourtant, le geste d’imposition de la main institue les petits tels des participants du royaume. Jésus avait déjà pris un petit dans les bras : « καὶ λαβὼν παιδίον ἔστησεν αὐτὸ ἐν μέσῳ αὐτῶν καὶ ἐναγκαλισάμενος αὐτὸ εἶπεν αὐτοῖς » (9,36). Ils sont dans l’incapacité de marcher. Jésus récidive comme si le dérisoire avait son importance.
Bénir, c’est dire du bien. Jésus leur fait du bien : il les remet en vie même alors que Dieu, seul, détient une telle puissance. Bénir ne consiste donc pas en des mots. Eux qui ne peuvent plus rien reçoivent la vie du royaume. Et Jésus fait leur éloge alors qu’il les prend en charge dans ses bras : « καὶ ἐναγκαλισάμενος αὐτὰ τιθεὶς τὰς χεῖρας ἐπ' αὐτά ηὐλόγει αὐτὰ » (10,14). Pour quelle raison l’ont-ils mérité ?
L’association de prendre dans les bras pour un éloge se retrouve lorsque Tobit, un exilé à Ninive, prend sa fille qui n’est pas sa fille, lui impose les mains et fait son éloge. En proie à une situation désespérée, elle entre dans le clan ; elle reçoit l’héritage d’Abraham sans rien demander et mange le pain à la table d’Israël. Le geste de la main n’a donc rien d’insignifiant : il institue ce qui est petit et dérisoire. Ainsi, la bénédiction n’est pas d’exprimer du bien mais bien d’installer, à table, les petits qui sont, soudain, dignes d’éloges pour le seul motif que Dieu est à l’œuvre dans leur totale impuissance – « καὶ ἐναγκαλισάμενος αὐτὰ κατευλόγει τιθεὶς τὰς χεῖρας ἐπ’ αὐτά » (10,16). Recevoir le royaume, recevoir la bénédiction relève d’un éloge de la part de Jésus. Il n’est pas question de se contenter de miettes. Le royaume ne se partage pas : il est tout ou rien. Jésus ne donne pas de miettes mais une parole d’honneur sur ceux qui n’ont pas la parole.
Bénir est donc un acte qui mène à la gloire de Dieu à l’œuvre dans des vies insignifiantes. Recevoir le royaume n’est pas de s’installer à table pour manger ce qui peut s’y trouver ; il s’agit de bien davantage, à savoir vivre l’improbable d’une vie apparemment sans issue qui repart. Bénir consiste-t-il en un éloge ? Mais l’éloge de quoi ? De la petitesse ? De la situation désespérée ? De la souffrance ?
Il est question d’un autre éloge après celui des petits. Béni soit le royaume qui vient ! – « Εὐλογημένη ἡ ἐρχομένη βασιλεία τοῦ πατρὸς ἡμῶν Δαυείδ » (11,10). Le royaume se remplit soudain d’éloges quand Jésus entre à Jérusalem. Par qui et pour qui ? Si vous ne devenez pas « comme l’un de ces petits » – « Ὃς ἐὰν ἓν τῶν τοιούτων παιδίων » (9,37)… Jésus se révèle être l’un d’eux dans le royaume de son père David ; il est « mon petit » – « ο παις μου » (Ésaïe 42,1), tel le dit le prophète dans les poèmes de la petitesse. Le royaume est donc déjà béni de sa présence : il reçoit la bénédiction de Dieu. Ainsi, il ne transmet que l’éloge qu’il a, lui-même, reçu de Dieu.
Jésus fait l’éloge et prend le pain ; il le rompt et les miettes de la table d’Israël tombent : « αὐτῶν λαβὼν ἄρτον εὐλογήσας ἔκλασεν καὶ ἔδωκεν αὐτοῖς » (14,22). Déjà, il prononça un premier éloge prenant les cinq pains et les deux poissons : « ἀναβλέψας εἰς τὸν οὐρανὸν εὐλόγησεν » (6,41). Il lève les yeux ; il fait un éloge à Dieu pour ce qu’il vit d’insignifiant avec cinq pains ; il joue à l’enfant.
Dieu bénit ; lui, petit devant lui, reçoit le royaume et nous le donne. Il prend le pain et, faisant l’éloge, il le rompt. Le royaume est béni ; il n’y a plus nécessité de bénir si ce n’est le besoin ou le désir de faire l’éloge de celui qui invite à sa table afin de rendre grâce.
Jésus prend du pain dans ses mains ; il prend les enfants dans ses mains et fait leur éloge pour ce que Dieu est à l’œuvre dans leur petitesse. Dieu ne le laisse pas dans la mort ; son royaume commence lorsque nous recevons du pain, tels des petits, sans forcément comprendre. « Debout ! » ; « Ressuscite ! ». Qu’est-ce que la résurrection ? Le petit ne se pose même pas la question : il mange le pain qu’il reçoit de celui qui tira Jésus Christ de la mort. Pour entrer dans le royaume, faut-il le croire ? Il nous est dit ici qu’il convient de le recevoir, de manger tel l’enfant à table à qui le père donne un morceau. L’enfant laisse tomber des miettes qui sont l’abondance de ce qui reste quand le repas rassasie chacun. Il gaspille la bénédiction.
Serons-nous de ceux qui s’indignent d’un gaspillage de nourriture ou de ceux qui font l’éloge de petits qui laissent tomber des miettes de leur propre bénédiction reçue ? Quelles miettes de bénédiction laissons-nous aux autres afin qu’ils puissent, à leur tour, faire l’éloge de Dieu ?
Amen.












