Prêche sur un silence dans un rouleau
Luc 4,16-20
Il se rendit à Nazareth où il avait été nourri et il entra, selon la coutume, le jour de sabbat dans la synagogue et se leva pour lire. Et lui fut remis le livre du prophète Ésaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il était écrit :
– L’Esprit du Seigneur est sur moi.
Et il roula le livre, le redonnant au servant, il s’assit et tous ceux dans la synagogue le fixaient de leurs yeux.
Prêche
« Selon l’habitude » – « κατὰ τὸ εἰωθὸς » (4,16), Jésus se rend à la synagogue de son village pour la lecture des Écritures. Mus par une monotonie aux motifs assez vagues ou par un besoin plus intense, nous nous rendons à l’église pour y écouter la parole prêchée. Avant de venir, avons-nous peut-être aperçu les corbeaux au-dessus des champs ? Oui, Dieu les nourrit – « καὶ ὁ Θεὸς τρέφει αὐτούς » (12,24). Convient-il d’être prophète pour s’apercevoir d’une telle bonté de Dieu ?
Jésus est nourri à Nazareth, son village, comme un corbeau de nos champs – « Ναζαρά, οὗ ἦν τεθραμμένος » (4,16). Il fréquente la synagogue : son habitude est de manger le pain de Nazareth et de se nourrir des lectures des rouleaux qu’il entend, qu’il lit même « selon l’habitude » – « κατὰ τὸ εἰωθὸς » (4,16). L’habitude de Jésus, notée dans l’Évangile de Marc (10,1), n’est pas d’écouter ni de lire les Écritures mais d’enseigner les foules. Paul a aussi l’habitude de prêcher pendant trois jours le sabbat (Actes 17,27). Selon la coutume aussi, le gouverneur choisit de relâcher un condamné à mort lors de la Pâque et Jésus n’en bénéficie, d’ailleurs, pas cette année-là (Évangile de Matthieu 27,15). De telles habitudes auraient tendance à nous rendre inattentifs à des histoires qui s’enchaînent. Jésus est lecteur au culte de la synagogue ; il se nourrit de ce qu’il entend comme un corbeau qui picore au fur et à mesure et dont Dieu a le souci. Et nous ? À travers nos habitudes de fréquenter plus ou moins assidûment le culte, comment Dieu nous nourrit-il de sa parole ?
Il se leva pour lire – « καὶ ἀνέστη ἀναγνῶναι » (4,16). Le temps du verbe indique-t-il un fait d’ordre exceptionnel ou un ordinaire là encore ? Si tel est le cas, pourquoi Luc insisterait-il ?
Il déroule le livre. Et « l’ayant déroulé, il trouva le passage » – « καὶ ἀνοίξας τὸ βιβλίον εὗρεν τὸν τόπον » (4,17). Le mot grec pour « rouleau » est « βιβλίον » ; Jésus lit la bible. Plus précisément, il déroule le livre du plus grands des prophètes au chapitre 61. « L’Esprit du Seigneur est sur moi » – « Πνεῦμα Κυρίου ἐπ’ ἐμέ » (4,18). Prophétisait-il sur lui-même transcrivant l’expérience qu’il eut de Dieu ? Jésus s’accapare la parole : il est celui sur qui l’Esprit du Seigneur repose. Nous venons de lire comme Jésus le fit ; chacun de nous s’approprie la parole : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ». Sommes-nous prophètes donc ? Et pourquoi le jeu de relecture ne marcherait-il pas pour nous ? Dieu n’est-il pas parole pour nous aussi ? La parole est pour moi ; l’Esprit est sur moi depuis mon baptême. Me voilà prophète ayant lu la même parole de Jésus. Que vais-je faire à présent ?
L’Esprit est sur lui. La parole que Jésus s’approprie est évidente pour le lecteur de l’Évangile de Luc. En effet, l’Esprit vient reposer sur Jean le baptiste qui, dès le sein de sa mère, bondit sous son action – « καὶ Πνεύματος Ἁγίου πλησθήσεται ἔτι ἐκ κοιλίας μητρὸς αὐτοῦ » (1,15). Il est promis à Marie – « Πνεῦμα Ἅγιον ἐπελεύσεται ἐπὶ σέ » (1,35). Puis, Élisabeth, la cousine, en est emplie – « καὶ ἐπλήσθη Πνεύματος Ἁγίου ἡ Ἐλεισάβετ » (1,41) ainsi que son mari, Zacharie – « Καὶ Ζαχαρίας ὁ πατὴρ αὐτοῦ ἐπλήσθη Πνεύματος Ἁγίου » (1,67). Siméon vient au temple, poussé par l’Esprit qui lui révèle qu’il verra le messie d’Israël – « καὶ Πνεῦμα ἦν Ἅγιον ἐπ’ αὐτόν » (2,25) – « ὑπὸ τοῦ Πνεύματος τοῦ Ἁγίου » (2,26) – « καὶ ἦλθεν ἐν τῷ Πνεύματι εἰς τὸ ἱερόν » (2,27). Ces figures prophétiques, concentrées au début de l’Évangile, font toutes une expérience de la présence de l’Esprit.
Jésus passe de l’écrit, d’une lettre morte à une parole proclamée que chacun comprend ou ne comprend pas beaucoup et qui appelle une explication, un commentaire, un prêche. C’est alors que les Écritures deviennent parole de Dieu pour Jésus mais pour nous aussi. Il s’approprie la parole d’Ésaïe mais Luc le fait pressentir dès l’annonce que fait Jean le baptiste à propos de celui qui baptiserait, non pas dans l’eau, mais dans l’Esprit – « καὶ καταβῆναι τὸ Πνεῦμα τὸ Ἅγιον σωματικῷ εἴδει ὡς περιστερὰν ἐπ’ αὐτόν » (3,22). Jésus est ainsi celui qui, rempli de l’Esprit, part au désert – « Ἰησοῦς δὲ πλήρης Πνεύματος Ἁγίου ὑπέστρεψεν ἀπὸ τοῦ Ἰορδάνου, καὶ ἤγετο ἐν τῷ Πνεύματι ἐν τῇ ἐρήμῳ » (4,1). Puis, il s’en va prêcher en Galilée dans la puissance de l’Esprit – « ἐν τῇ δυνάμει τοῦ Πνεύματος » (4,14).
Dieu nourrit les corbeaux. Combien valons-nous mieux qu’eux ? Dieu nous nourrit de sa parole. Qu’est-ce qui est « évangile », bonne nouvelle pour nous ? L’ancien ou le nouveau, le vieux prophète ou Jésus nourri à Nazareth ? Qui sommes-nous pour nous approprier les paroles du prophète ? Non, je suis donc prophète ; je viens de lire dans le rouleau d’Ésaïe. Est-ce prétentieux de s’approprier une telle parole prophétique ? Est-ce de la folie ? Pourquoi, dans notre monde déchristianisé, n’est-il n’est plus sensé y avoir de prophète ? Lire les Écritures ne laisse donc pas indemne. Dieu est parole ; il dit et il fait. À présent que nous avons dit, chacun, que nous sommes prophètes, qu’allons-nous faire ?
Non, nous ne sommes pas prophètes. Il nous faut donc enrouler, une nouvelle fois, le livre afin de chercher où est l’erreur que nous commettons ; revenons en arrière.
Il se leva pour lire – « καὶ ἀνέστη ἀναγνῶναι » (4,16). Est-ce une habitude ? Pourquoi Luc insiste-t-il soudain ? Le verbe est « se lever ». Comment formuler autrement ce qui ne peut être dit, à savoir que Jésus ressuscite dans la mort ? La résurrection n’est pas une habitude ; il n’y a aucun mot familier pour l’exprimer ni aucune coutume pour nous enseigner à la vivre. Luc se sert du verbe familier « se lever » pour exprimer la résurrection de Jésus, lui qui écrit son évangile après la mort de Jésus et essaye de comprendre à la lumière de la résurrection et des Écritures, notamment prophétiques. Luc fait se lever Jésus pour les lire ; il nous exprime, en clin d’œil, que Jésus ressuscite pour lire, qu’il ressuscite dans le livre d’Ésaïe. La prophétie est donc inversée ; la résurrection semble déjà prise dans l’enroulement des paroles ou l’expérience du prophète.
Ressuscitons-nous lorsque nous parcourons notre bible ? Jésus se lève : il est debout dans les Écritures. C’est donc la fin de l’Évangile. Jésus n’a plus rien à dire. Effectivement, il n’ajoute rien ; il reste en silence devant le rouleau prophétique.
L’évangile est-il allé trop vite pour nous ? Enroulons donc encore le livre. Jésus raconte une histoire dans le rouleau du prophète Ésaïe. Luc raconte ce que Jésus raconte dans le rouleau du prophète Ésaïe. Et nous, en écoutant ce que nous disent les Écritures aujourd’hui, quelle histoire racontons-nous ? Nos oreilles sont prises dans un enroulement de paroles. Comment passer d’une histoire lue et relue à une expérience, à une confession de la foi ? Jésus prêche… Non, il ne fait que lire l’ancien rouleau d’Ésaïe. La bonne nouvelle est donc la prophétie du vieux prophète. Non, Jésus ne prêche pas. Il demeure en silence. Les formules sont précises mais laconiques. Il prêche dans les synagogues de Galilée – « καὶ ἦν κηρύσσων ἐν ταῖς συναγωγαῖς τῆς Γαλιλαίας » (4,44 – Etienne 1550). Que prêche-t-il donc ? Luc indique qu’il prêche le royaume de Dieu dans les villes et villages avec les douze – « κηρύσσων καὶ εὐαγγελιζόμενος τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ » (8,1). Le royaume de Dieu est donc le contenu de son enseignement. Rien d’autre n’est précisé si ce n’est ce silence déroutant. Prêcher vient du verbe « annoncer » qui donne le mot « kérygme ». Le kérygme est la confession de foi : « Jésus est ressuscité ». Jésus ne peut se prêcher lui-même. Il ne peut prêcher sa propre résurrection. Pour insister dans les habitudes, Luc nous indique encore que Jésus enseigne dans les synagogues le jour du sabbat – « Ἦν δὲ διδάσκων ἐν μιᾷ τῶν συναγωγῶν ἐν τοῖς σάββασιν » (13,10). Il est donc une sorte de rabbin ou de pasteur qui explique les Écritures afin qu’elles aient du sens pour ceux qui les écoutent. Il est au service de la parole. Qu’enseigne-t-il ?
Notre déroute s’amplifie lorsque nous nous retrouvons devant le vide de contenu de ce que Jésus enseigne dans les synagogues. « Et il enseignait dans leurs synagogues, tous le glorifiaient » – « καὶ αὐτὸς ἐδίδασκεν ἐν ταῖς συναγωγαῖς αὐτῶν, δοξαζόμενος ὑπὸ πάντων » (4,15). La présence de Jésus est-elle de l’ordre de la routine ? Cette mention de s’attirer la gloire de leur part permet d’en douter : Jésus ne laisse pas indemne après avoir enseigner. Qu’enseigne-t-il ? Que prêche-t-il ? Nous n’avons rien ; revenons à la synagogue de Nazareth.
Il déroule le livre. Il lit. Il enroule, à nouveau, le livre. Il le remet au servant. Et ? Et, il s’assied. Le silence est la parole d’enseignement de Jésus. Le silence règne. Ils attendaient un prêche extraordinaire. Ils ont les yeux fixés sur lui brûlant d’attention de ce qu’il va dire. Lui ne dit rien. Il n’ajoute pas de parole alors que, nous, nous voudrions peut-être bien qu’il parle. Qu’attendrions-nous qu’il nous dise ? Que l’Esprit est sur nous aussi de manière à comprendre la prophétie et pourquoi pas les Écritures en leur ensemble ? Que Dieu nous nourrit de sa parole parce qu’il a soin de nous comme il a soin des corbeaux de nos champs ?
C’est ce que Luc nous fait comprendre. À la suite de la parole prêchée en la synagogue de Nazareth, il ne mentionne plus du tout l’Esprit si ce n’est en la relation que nous entretenons avec et donc à notre propre compréhension des Écritures et à ce que nous en disons. Nous sommes prophètes mais qu’allons-nous dire ?
Soyons remplis d’une grande modestie qui ne nous fera qu’honneur et laissons-nous guidés dans notre apprentissage prophétique par Luc lui-même. En effet, il nous met un premier modèle. Celui qui prêche le premier après Jésus est un marginal à l’esprit tourmenté dans un village sans importance – « καὶ ἀπῆλθεν καθ' ὅλην τὴν πόλιν κηρύσσων ὅσα ἐποίησεν αὐτῷ ὁ Ἰησοῦς » (8,39). Et cet homme que nous aurions tendance à laisser de côté tant il est défiguré en son humanité est celui qui nous découvre le contenu de ce qui est prêché : Jésus lui-même. Ce que fait Dieu à travers Jésus pour nous devient le contenu de ce qui est prêché alors que, lui, Jésus disparaît dans le rouleau de paroles. Un dernier rappel au passé s’avère utile sous la plume de Luc : Jésus prêchait le royaume de Dieu – « καὶ ἀπέστειλεν αὐτοὺς κηρύσσειν τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ » (9,2). C’est déjà révolu pour la parole de Dieu qui court dans la lettre morte des évangiles lus et déjà oubliés de nos propres oreilles. Jésus prêchait ; c’est à nous de nous élancer courageusement.
Nous ne sommes pas orphelins à nous laisser devenir prophètes. Il y a d’abord cette promesse en forme d’injonction : « le Père donne l’Esprit à ceux qui le demandent » – « πόσῳ μᾶλλον ὁ Πατὴρ ὁ ἐξ οὐρανοῦ δώσει Πνεῦμα Ἅγιον τοῖς αἰτοῦσιν αὐτόν » (11,13). L’Esprit est pour nous ; il n’est pas un privilège de Jésus. L’Esprit fait de nous des prophètes ; il nous enseigne à chaque heure – « τὸ γὰρ Ἅγιον Πνεῦμα διδάξει ὑμᾶς ἐν αὐτῇ τῇ ὥρᾳ ἃ δεῖ εἰπεῖν » (12,12). Nous valons bien mieux que des corbeaux ; Dieu nous nourrit au point de nous enseigner, nous prophètes de chaque heure. Non, il ne s’agit pas de chercher un contenu à la prédication de Jésus pour laquelle Luc ne nous donne que de vagues indications. Il s’agit de prendre conscience du fait que l’Esprit qui repose désormaissur Jésus nous donne d’enseigner la bonne nouvelle, l’Évangile, que pressentait déjà Ésaïe et que Jésus se propose de parachever en nous.
Ainsi, nous passons de l’écrit des Écritures à une parole qui nous enseigne et nous nourrit dans ce que nous vivons. L’Esprit nous enseigne à chaque heure. Nous sommes bien prophètes. Jésus est bien ressuscité une fois pour toutes dans le rouleau d’Ésaïe, lu à Nazareth. Il est bien question de nous-mêmes désormais. Il convient de prêcher sur les toits au grand jour – « καὶ ὃ πρὸς τὸ οὖς ἐλαλήσατε ἐν τοῖς ταμείοις κηρυχθήσεται ἐπὶ τῶν δωμάτων » (12,3). Et la finale de l’Évangile de Luc est explicite : prêcher, au nom de Jésus, la conversion et la remise des péchés à toutes les nations – « καὶ κηρυχθῆναι ἐπὶ τῷ ὀνόματι αὐτοῦ μετάνοιαν καὶ ἄφεσιν ἁμαρτιῶν εἰς πάντα τὰ ἔθνη » (24,47). Nous incombe la tâche de prêcher la bonne nouvelle du vieux rouleau de Nazareth.
Regardez les corbeaux au-dessus des champs. Dieu les nourrit. Dieu nous nourrit de sa parole : nous sommes les prophètes de sa parole que nous lisons « selon l’habitude ». L’Esprit est sur nous désormais. Jésus, lui, reste en silence comme s’il nous écoutait dans notre charge de ministère prophétique ; qu’avons-nous à prophétiser de Dieu qui nourrit les corbeaux et qui nous nourrit de sa parole pour sa gloire ?
Amen.













