Marcel Moreau (1933-2020), une œuvre démesurée
Chaque livre de Marcel Moreau est une victoire sur la mort. Chez lui, l'écriture est incandescente, poussée à son paroxysme. Sa pensée est parfois difficile à saisir, elle se perd, elle nous perd, le temps d'une page, puis nous rattrape, et soudain nous illumine, nous éveille et nous rend plus vivants.
« Le vocabulaire me sembla longtemps la plus pacifique des choses. Jusqu'au jour où, ayant par mégarde bouleversé un certain ordre de mots, je m'aperçus qu'ils formaient un dépôt d'armes. Non seulement un dépôt d'armes mais encore la main qui s'empare de la plus belle des dagues. »
Marcel Moreau, La terre infestée d'hommes, 1966.
Moreau est un auteur exigeant pour qui l'écriture n'est pas un jeu :
« Il faut que chaque bout de phrase soit l'élément d'un autre monde, je veux dire d'une zone de soi encore inexplorée, il faut que chaque phrase, que chaque bout de phrase soit une porte, une marche où j'échappe à votre juridiction, et où j'aie l'impression de laisser derrière moi, un peu plus loin, tout ce qui fait une vie ordinaire. »
Marcel Moreau, La terre infestée d'hommes, 1966.
Pour lui, un livre n'est pas un produit, mais une poignée de ses tripes jetée sur le papier, il veut :
« Que chaque phrase incarne un effort qui surmonte la mort, qu'elle soit réellement ce qu'on arrache à la mort (...) Que les phrases l'échappent belle, qu'au moment où l'on croit leur tour arrivé de mourir (de devenir une phrase banale) elle traversent victorieusement l'esprit circulaire et enflammé. Je connais des livres où les personnages sont tellement vrais que vous êtes postillonné quand ils postillonnent. Mais j'en connais d'autres où les personnages n'osent pas naître, à cause de l'auteur, de la torridité de ses mots, de la frayeur que leur inspire l'incandescence des mots victorieux de sa mort, et ils restent tout bonnement nuls, ou contondants ou pétrifiés dans l'immense consternatoire des créatures qui attendent de naître... »
Marcel Moreau, La terre infestée d'hommes, 1966.
« Des personnages tellement vrais que vous êtes postillonné quand ils postillonnent. » (magnifique !!!) et que dire du néologisme : consternatoire, mélange de conservatoire et de consternant. Voilà, une phrase de Moreau, c'est ça. Et tous ses livres sont sur ce ton-là. On n'en sort jamais indemne.
A écouter, cette émission d’Alain Veinstein qui a souvent reçu Moreau, tout comme Francesca Piolot :
http://www.franceculture.com/emission-du-jour-au-lendemain-marcel-moreau-2011-06-13.html
Moreau y parle de son hygiène de travail. Il raconte comment parfois les mots le réveillent, exigeant de lui qu'il se lève pour les écrire. Si moi je me lève si tard, c'est peut-être que les mots en moi n'ont pas assez de vie ou n'ont pas envie de me réveiller pour que je les écrive, de peur que je les engueule ! Mes mots à moi ont envie de prendre leur temps. Comme font tous les paresseux. Je suis plus proche de William Saroyan, au fond (j'en parlerai une autre fois.)
Dans cette émission, Moreau raconte aussi l'histoire de cette lectrice dont un de ses livres (Orgambide, 1980) lui a « physiquement » sauvé la vie. Orgambide a aussi sauvé la vie de son auteur. Alors qu'il traversait une mauvaise passe, le corps dévasté par l'alcool et par d'autres excès, Moreau se montre dans ce livre sous un jour plus terrible que d’ordinaire, c’est l'aboutissement de sa déchéance, en somme. Comme si l'écriture lui disait : parfait, là tu touches le fond, mais si tu veux continuer à écrire, il faut que t’arrêtes tout ça, mon vieux. Ce qu'il a fait. Cette force vitale insufflée par l'écriture apparaît aussi dans le Discours contre les entraves. Il y évoque son naufrage sur le paquebot l'Heleanna, seul, dans l'eau glaciale, la nuit, alors que les voix des survivants s'éteignent une à une, ainsi que les dernières lueurs sur les eaux noires, et comment au moment ou il se sent épuisé, prêt à lâcher prise, les mots se réveillent et le maintiennet à flot, lui donnent en quelque sorte l'énergie de survivre. Et il trouve presque logique de sombrer dans ce maelström familier qui ressemble à s’y méprendre à son chaos intérieur.
« Tout se passait comme si mon œuvre, s'étant métamorphosée de tragédie verbale en tragédie sensible, eût voulu m'introduire en elle, me consumer dans ses propres brasiers, m'emporter dans ses propres tempêtes... »
Marcel Moreau, Discours contre les entraves, 1979.
Souvenirs de lecture parmi d'autres, toujours autour du pouvoir des mots, Moreau évoque ici la pauvreté de la plupart de nos conversations. (Et en 2001, il ne parle pas de nos échanges sur les réseaux sociaux, qui en regard de ce texte paraissent d’une pauvreté encore plus abyssale.) En lisant ça je me dis oui, il a raison, il va falloir faire un effort, mais un gros :
« Communiquer aujourd'hui c'est le plus souvent échanger des « glissements à la surface des choses », partager des banalités, confronter des idées toutes faites, agréées par la Raison. La Raison repousse, ajourne sans cesse le vertige de communiquer, ce moment où affleurent les profondeurs, ne serait-ce que par tressaillements, ébauches de révélations, évènements confidentiels. Il me souvient de quelques dialogues fameux. Ils commençaient comme une innocente conversation, et finissaient dans un émoi à deux voix. Nous nous étions rencontrés dans les vibrations, non dans le calcul. Et c'était cela, pour moi, communiquer, se dire ce qui oubliait notre être raisonnable, et conditionné. (...)
(...)le dialogue est souvent limité. Ou il est ennuyeusement cérébral, ou il est futilement sans surprise. Vous avez l'impression que votre interlocuteur « ne parle qu'en présence de sa raison », donc sous sa dictée. Il ne vous dit que ce que lui autorise son organisation cartésienne. (...) Quand il fait place à l'émotion, c'est sous haute surveillance. Avec lui, le vertige est rarissime, cette faille soudaine d'où s'entrevoit le gouffre. (...) Il semble ignorer que pour qu'un dialogue soit fécond, et enrichissant, il faut qu'il présente, de part et d'autre, un risque, avant qu'il soit une chance. Chacun doit pouvoir oser sa pensée, l'avancer fragile mais audacieuse, hasardée mais troublante, plutôt que de l'exprimer préemballée, ficelée, étiquetée, d'un contenu annoncé. (...) L'autodéfense organisée l'emporte sur l'élan libre. (...) Je me suis penché longuement sur le discours rationnel. J'y ai observé, sans avoir recours au microscope, la présence de micro-dogmes, en nombre variable. C'est ce qui explique ma méfiance envers les théories de la fraternité et de la justice. Et c'est pourquoi le crédo humaniste me paraît si souvent froid, lourd, convenu, sans imagination, incapable de respirer, de se déployer, et de faire que je respire, me déploie avec lui. (...) Nous ne savons plus parler avec le « ventre » (le faire parler), sinon dans la colère. (...) Nous sommes dans la « petite causerie », qui ne va jamais bien loin, et finit par nous renvoyer à nos habitudes de penser, et au fond à notre renfermement. C'est une escroquerie fameuse que vouloir nous convaincre que la pensée rationnelle rapproche les hommes, les solidarise entre eux. C'est de la sécheresse habillée de rosée, les bons sentiments. Que de poussière dans les prêches, les messages, les conférences! (...) Mais nos raisons n'ont plus rien à se dire, depuis longtemps, elles se sont trop données aux lieux communs pour pouvoir sortir des sentiers battus. (...) Communiquer, c'est commencer à desserrer l'étreinte, non de la pudeur, mais de la raison. »
Marcel Moreau, Lecture irrationnelle de la Vie, 2001.
Un écrivain unique, immense, s'est éteint le 4 avril 2020. Il nous laisse une œuvre d'une puissance inimaginable, qui désentrave, qui libère, qui ressource. Si ses mots ne l'ont pas sauvé cette fois, ils ont encore du boulot à faire. Bienheureux futurs lecteurs de Marcel Moreau !
Entretien avec Marcel Moreau, lecture de Denis Lavant
Marcel Moreau - La rage d'écrire, 1963, 1966
Interview de Marcel Moreau
à 5mn, on voit le Furetière criblé de balles dont Moreau parle dans la vidéo de 1963. Je pense à celui ou celle qui va récupérer ce dictionnaire et qui en l’ouvrant trouvera les impacts de chevrotine...
Si j'ose écrire - Moreau
Un livre, pour commencer, qui en contient quatre :
https://bit.ly/2xOG0Ln