Prêche sur de la lumière dans les yeux
Luc 11,33-36.
Personne n’allume une lampe pour la mettre dans un lieu caché ou sous le boisseau mais l’on la met sur le chandelier afin que ceux qui entrent voient la lumière. Ton œil est la lampe de ton corps. Lorsque ton œil est en bon état, tout ton corps est éclairé mais, lorsque ton œil est en mauvais état, ton corps est dans les ténèbres. Prend donc garde que la lumière qui est en toi ne soit ténèbres. Si donc tout ton corps est éclairé, n’ayant aucune partie dans les ténèbres, il sera entièrement éclairé comme la lampe t’éclaire de sa lumière.
Prêche
Prends donc garde… Serions-nous des enfants qui auraient peur de l’obscurité pour allumer, pressant le bouton électrique en pleine nuit ?
Nous faut-il faire jaillir la clarté craquant une allumette ? N’est-ce pas déjà allumé autour de nous ?
La lumière de la parabole est une flammèche de lampe à huile qui nous éclaire modestement ; elle n’est pas davantage celle d’un candélabre de temple immense, évoqué par Jean (5,35) que d’une ampoule électrique éclairant une pièce entière. La petite flamme, Matthieu dit aussi qu’il ne faut pas la cacher sous un boisseau, panier ou cloche (Matthieu 5,15 ; Marc 4,21). Luc semble exprimer la même crainte, confronté à la petitesse de notre lumière mais ajoute en « un lieu caché » (« κρύπτην »), un lieu crypté, à déchiffrer telle une écriture comme s’il y avait à chercher au-delà de l’évidence matérielle. Il s’agit d’une mise en garde, d’une révolte même : personne ne ferait pareille chose. Et quoi donc ? Étouffer la lumière dont nous avons besoin. Insignifiante, impersonnelle, elle doit briller. Et il passe d’une généralité à un tutoiement qui devrait nous déranger : toi, au milieu de notre assemblée, tu ne vas pas gâcher la lumière ; prends garde ; qui te dis que la lumière en toi n’est point noire ? Qu’avons-nous compris ? Il faut être honnête : pas grand’chose…
Étourdissement plutôt qui peut nous laisser aveugles. Pourquoi cette soudaine sévérité ? Pourquoi cette lumière trouvée là comme après un réveil serait-elle ténébreuse, absence de lumière ? Serions-nous aveugles ?
La lumière pourrait être comprise au sens d’une manière de vivre. Le corps illuminé serait le symbole d’une parole et d’une action droites qui tombe sous le discernement des autres venant s’éclairer. Aurions-nous commis un écart de conduite à nous retrouver ainsi ? Le danger est un ton trop moralisateur mettant à mal l’intimité du corps, jeté en pâture au tout-venant et sans intérêt devant l’absence de remède indiqué.
Il pourrait s’agir d’une lumière au sens spirituel, certes. À supposer que puisse exister une lumière spirituelle, il nous faudrait, sans doute, un effort considérable et obscur à expliquer ce qui n’existe probablement pas. La possibilité n’éclaire strictement rien à défaut de compliquer.
La lumière a, pour le moins, une existence littéraire : elle est même le personnage central de notre évangile prêché. Elle vient de l’extérieur de nous-mêmes ; nous n’aurions qu’à la partager, à la rendre à son propriétaire peut-être. Nous pourrions interpréter ainsi si nous le voulons mais à ceci près : la flammèche dont il est question est strictement personnelle en plus d’être commune. Les autres sont invités à la voir mais elle relève de notre responsabilité, de l’état de notre œil : « Prends garde ».
Pourquoi ces ténèbres en nous-mêmes ? Comment nous y prendre pour que notre œil soit bon, que la lumière passe ? Qui garantira la réussite, la limpidité de notre éclat ? Est-ce une faiblesse physique ? Si tel est le cas, nous n’avons aucun moyen d’y remédier. Si nous sommes malades, abîmés par la vie, est-ce de notre faute ?
En vérité, Luc n’évoque rien de tout ceci. Quel intérêt en effet ? Repliés ainsi, ne risquerions-nous pas de finir de nous regarder nous-mêmes. Le hasard d’une bonne nature ou d’une bonne santé ne nous laisse que deux possibilités : soit nous désespérer de notre état soit en tirer vaine gloire.
C’est oublier ce que nous sommes : nous sommes faits pour que la lumière passe à travers nous. Nous sommes des êtres habités de lumière : voilà ce que Luc veut nous faire découvrir. Il faut donc un filtre, non à la lumière, mais à notre manière de comprendre la lumière qui nous traverse. Nous ne sommes pas si seuls dans la parabole : il y a ceux qui entrent. Ce sont eux qui reçoivent et filtrent la lumière. Ils sont au centre de l’affaire, non point nous-mêmes parce qu’ils perçurent quelque chose de désirable en nous. Le souci n’est pas d’avoir tant un œil performant ou bon mais bien de leur permettre d’entrer et – pourquoi pas ? – de les laisser rester.
Le regard se porte, non sur notre intimité, mais paradoxalement sur notre aptitude à devenir flou ou transparent même afin que la lumière nous traverse telle une vitre mais en pleine nuit, quand le besoin de lumière se fait sentir. Pourtant, nul n’entre dans notre propre corps. Le corps éclairé n’est pas celui en ses parties que seraient les entrailles, l’estomac, la rate, les poumons ou le cœur. Il possède un œil, cependant, morceau de puzzle égaré.
Il y a une insistance : « tout ton corps est éclairé ». Luc se répète ; il colle des morceaux de puzzle et en tire une histoire. Il faut que notre corps soit rempli de lumière.
Nous avons donc bien compris. C’est de la lumière à faire jaillir et à laisser passer. La parabole semble être à la portée d’un enfant effrayé par l’obscurité de sa chambre. Or, que pouvons-nous faire pour tenter de laisser passer de la lumière en chacun d’entre nous, ici ? Jouer au puzzle ? Recollons donc les morceaux de lumière pour essayer que Dieu nous parle ce matin.
La lampe éclaire le corps comme si celui-ci était une maison. Ceci ne nous rappelle-t-il pas une autre parabole de Luc (Luc 15,8) ? Une femme cherche une piécette à l’aide d’une flammèche de lampe. La lampe n’est pas sous les regards ; elle est une aide essentielle sans accaparer le centre de l’attention qui est sur la piécette plutôt. La lampe éclaire la maison d’une femme qui perd ce qu’elle a de plus précieux, histoire domestique banale.
Dans notre parabole, il n’y a pas de piécette. Il n’y a rien à chercher. La lumière nous est donnée, sans effort sinon d’ouvrir nos yeux peut-être. En revanche, ceux qui entrent pour avoir vu de la lumière captent l’attention comme la monnaie égarée mais centre d’attention de la maison. Où donc entrent-ils ? Dans le temple, dans la maison de la chercheuse de piécette ? Non, ils entrent dans notre corps, au centre d’attention d’un corps habité de lumière.
« Tout ton corps est éclairé » n’est pas la seule redondance. Luc répète, en effet, la mise en garde déjà exprimée dans son récit d’évangile : « Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez » (Luc 8,16) ; « Prends donc garde que la lumière en toi ne soit ténèbres ». Luc écrit, par deux fois, un même avertissement qui touche les sens, la perception du corps. Nous sommes invités à prendre garde dans notre écoute et à notre regard. Or, nous restons muets et aveugles à laisser passer une lumière dans notre corps que nous ne voyons pas et à écouter un avertissement que nous ne comprenons pas.
Le point de passage entre l’extérieur et l’intérieur est la flamme de lampe. Luc l’identifie à notre œil. N’en avons-nous pas deux justement ? Non, pour la parabole, nous n’en avons qu’un seul, indice qu’il ne peut s’agir de corps au sens physique. Si nous n’avons qu’un œil de cyclope, c’est bien que notre corps n’est pas notre intégrité physique ni notre aveuglement, une infirmité ou impuissance morale.
L’œil est la lampe du corps ; l’œil est aussi la porte d’entrée de notre corps, le seuil de notre maison. Nous voilà donc une habitation éclairée qui attire les passants. Ils se permettent d’entrer sans aucune invitation.
De quel corps s’agit-il ? Aurions-nous deux corps ? La présence d’un candélabre en nous brouille l’évidence. Notre corps se remplit de lumière tel un chandelier enflammé ; tout s’éclaire soudain… ou s’obscurcit. Ceux qui s’approchent de nous découvrent des torches sur leur chemin. L’envie d’entrer et de demeurer est irrésistible et, pourtant, en quoi en serions-nous pour quelque chose ? D’où nous vient une telle lumière ?
Protestants que nous sommes, nous n’apprécions pas beaucoup le mystère mais plutôt la parole claire qui élève et instruit. Si Luc évoque un lieu mystérieux et caché dans lequel il ne veut pas nous voir mettre la lumière, c’est bien que celle-ci est révélatrice. Elle ne vient ni de nous ni de nos efforts à tenir la maison. En cela, la parabole peut résonner pour nous en une modestie toute protestante. Luc nous met en garde contre l’effort, toute tentative ajoutée qui obscurcirait la traversée de la lumière en nous.
La lumière, d’où vient-elle ? Notre œil est la lumière de la maison ; notre corps est une maison. Sans réponse proposée, la parabole ne nous permet pas de nous demander si nous sommes assez dignes et beaux pour être lumineux telles des torches. Elle nous invite plutôt à découvrir une lumière non identifiée tel un don traversant notre propre corps, indépendamment de ce que nous sommes, de ce que nous valons.
Bien mieux, la lumière nous détourne de nous-mêmes. Elle n’est pas tant pour nous ; elle est destinée à la joie de celui ou celle en face de nous et qui veut franchir un pas vers nous. Elle se partage au milieu du corps nous appartenant, certes, en propre. Autrement dit, ce qui éclaire notre corps singulier est un bienfait commun. Elle nous habite à la manière de la présence lumineuse et ténébreuse de Dieu cheminant avec son peuple au désert, la « SHeKINa » (« שכינה »). Personne n’allume une lampe si ce n’est sous la tente. Dieu accompagne la marche tandis que se dresse la tente avec quelques lampes à huile pour le laisser habiter avec son peuple (Exode 25,8 & 29,45).
Reformulons donc à présent ce qui nous paraissait peut-être trop rude et obscur. Prends donc garde que la lumière de Dieu qui est en toi ne soit ténèbres. Prends garde afin que celui ou celle dans la demeure du corps ait bien accès à la présence de Dieu.
Voilà l’enjeu : savoir donner ou restituer la lumière que Dieu met en nous à quiconque proche de nous et lui permettre de devenir membre éclairé de notre propre demeure. La parabole pointe une communion, un partage de la présence de Dieu qui est lumière. Et ce partage se fait en nous. Nous devenons tente ou maison de prières ; la lumière constitue ce qui nous soude ensemble. Elle ne peut être mise sous le boisseau ni en un lieu caché pour ceux qui entrent et veulent la voir. Telle est la bonne nouvelle : nous sommes éclairants pour les autres car Dieu nous donne de l’être. Il convient recevoir la lumière qui ne nous appartient pas et de s’en réjouir ; d’autres s’en réjouissent alors également. La lumière est communicative parce que Dieu est communion en nous.
Personne n’allume rien en cette histoire. N’est-ce pas déjà éclairé autour de nous ? Dieu est une lumière déjà donnée mettant en valeur la beauté de notre demeure.
Amen.















