Prêche sur un quadruple impératif d’une loi qui n’en a que dix
Aimez vos ennemis ; faites un éloge à ceux qui vous abreuvent d’injures ; le bien, faites-le à ceux qui vous haïssent et adorez par-dessus ceux qui vous maltraitent et vous poursuivent.
À cela, vous deviendrez des fils de votre père dans les cieux qui, son soleil, fait se lever sur méchants et bons et pleuvoir sur justes et injustes.
L’ordre qui nous réveille vient perturber une idée possible que nous aurions du bonheur. L’amour nous est vital. Encore faut-il aimer de manière satisfaisante, de manière à s’épanouir. Y en aurait-il qui seraient plus doués que d’autres comme de plus douées pour la course ? Nous sommes renvoyés à nos limites, prisonniers de nous-mêmes. Non, l’impératif nous sort de nos interrogations et suscite une incompréhension. Si nous ne sommes pas égaux en amour, la parole de Dieu nous place devant un impératif valable pour tous mais aussi impossible à tenir. Il garantit même de la considération à celui dont nous estimons justement qu’il ne mérite pas notre amour : l’ennemi. Ils sont plusieurs de surcroît. Peu importe ceux qu’ils firent pour mériter ce titre : nous ne les aimons pas. Celui qui en est capable soit nous est suspect soit nous interroge sur notre bonté que nous croyons entière et sincère.
L’évangile est-il pour une élite de parfaits ou une consolation pour chacun de nous ? « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22,39). Et si nous n’avions pas compris ou oublié, un autre revient en notre mémoire : « Je suis ton Dieu qui te fis sortir de la maison de la servitude. Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face » (Exode 20,2-3). Aimer, est-ce adorer ? Si tel est le cas, qu’en est-il du prochain ? Interrogés, nous nous tournons vers l’évangile : Jésus qui nous montre la miséricorde de Dieu, serait-il plus doux que la loi ? « Aimez vos ennemis ». L’ennemi est un prochain au même titre que n’importe qui quand il est sur notre route. Un quadruple commandement se rajoute aux dix : aimer ses ennemis, faire l’éloge quand ils nous maudissent, faire le bien quand ils nous font mal et – comme si cela ne suffisait pas – adorer par-dessus eux. Nous voici devant une loi, non de dix, mais de onze, voire de quatorze commandements. Comment faire justice à une situation de souffrance, à une cruauté de ce que nous subissons ? C’est même non souhaitable : nous aurions l’air d’encourager le mal, de trouver bien de souffrir de la violence d’autrui. Et l’amour qui se force, est-ce encore de l’amour ? Comment nous sortir de là ?
Aimer Dieu, n’est-ce pas également un ordre impossible à tenir ? Celui-ci ne peut se comprendre en fonction de celui ou celle qui est à aimer, plus ou moins aimable ou franchement odieux et cruel. Aimer nous renvoie à notre capacité de relations. Or, celle-ci est nulle ; la loi de Dieu le fait ressortir. Nous nous heurtons à notre impuissance à aimer à commencer par Dieu lui-même. Si nous n’aimons pas, nous sommes mauvais et, surtout, nous n’avons pas de récompense, celle d’avoir un père. Nous risquons donc de ne rien comprendre à ce que nous venons d’entendre. S’il y a un ordre, quelqu’un parle et donne cet ordre. L’ordre tombe de la bouche d’un Dieu qui nous parle et nous écoutons ; il importe peu, au moins pour l’instant, ce que nous ferons de l’ordre qui nous est donné. Où Dieu veut-il en venir avec de telles paroles ? Il veut nous sauver tout simplement. Le salut, il nous le donne ainsi. Que Dieu nous sauve, est-ce la récompense méritée d’avoir bien accompli cette loi impossible à tenir ?
La foi protestante nous est ici d’un grand secours. Devenir fils n’est pas une récompense à l’amour que Dieu aurait pu nous octroyer de force par l’ordre d’aimer. Le salut ne se mérite précisément pas. Quoi que nous sommes, quoi que nous fassions, c’est Dieu qui décide de nous donner sa bonté et son amour pour nous établir avec lui. L’insistance est mise sur la grâce seule. Dieu nous précède. Il nous donne la force de vivre sa loi. Il est donc légitime et bon qu’il nous parle même à nous donner un ordre en fonction des capacités et des dons qu’il dispose en nous pour être à sa hauteur. Il est le garant de ce que nous ne sommes pas devant un impératif sans aucun secours de sa part.
L’ordre d’aimer est la découverte que nous le sommes en premier avant même tout effort ou plaisir de notre part. Quand il ajoute ce quadruple commandement, Jésus augmente-t-il à la loi ? Non, il révèle Dieu. Jésus aime ; il fait l’éloge, le bien autour de lui, quels que soient ceux qu’il rencontre. Il le fait jusqu’à mettre sa vie en danger et en mourir. Voilà, il s’agit bien d’un échec. Il est pris dans une déroute comme nous. Pourtant, il est celui qui vit parfaitement la loi. Imaginons le contraire : haïr l’ennemi, maudire d’injures, faire le mal. Ensuite ? Convient-il de ne pas adorer ? Quel est le contraire de l’adoration ? Il n’y a aucun contraire possible. La question absurde en apparence nous permet de renverser, comme dans un miroir, la situation évoquée par Jésus.
Adorer par-dessus, « προσεύχεσθε ὑπὲρ », ceux qui nous maltraitent et nous poursuivent. Il n’y a pas d’accusatif ici. L’ennemi disparaît donc en tant que destinataire de nos actes alors que nous focalisions peut-être sur lui. La préposition du verbe, « ὑπὲρ », ne peut signifier qu’il faille adorer ceux qui nous font mal. Nous voilà rassurés. Le vide devant lequel nous sommes doit nous perturber : « adorer par-dessus », qu’est-ce que cela signifie ? Si nous enlevons les compléments aux impératifs, il reste l’amour, l’éloge, le bien, l’adoration. Le doute nous prend : avons-nous bien écouté l’évangile ?
De qui faire l’éloge ? De qui tirer le bien que nous faisons ? De qui faire l’adoration ? Si la réponse est « Dieu », nous sommes ramenés à la question de l’origine avant celle du destinataire : l’ennemi passe effectivement au second plan. Or, l’évangile nous donne bien une réponse sur l’origine : « fils de votre père dans les cieux ». La loi est l’œuvre de Dieu en nous avant d’être un règlement à appliquer, utile et bon, certes. Il n’y a pas l’effort à faire pour l’accomplir. La loi sert de révélateur de Dieu. Les ordres sont l’expérience décrite a minima quand Dieu investit ce que nous sommes et nous fait grâce. Sola gratia. L’adoration est l’œuvre de Dieu en nous : il nous fait l’honneur de nous le faire adorer. L’ennemi, bien loin ou tout proche justement, sert de critère de vérification de la grâce en nous. La finalité de la loi est, non nos insuffisances à faire ou ne pas faire, mais Dieu à adorer. Ainsi, « vous deviendrez des fils » n’est pas une promesse d’un acte à mériter si nous faisons bien mais une reconnaissance de ce qui nous est déjà donné, certes parfois dans la souffrance. Une consolation n’est pas de l’ordre d’un futur ; elle est déjà donnée ; le futur exprime une découverte à faire et la découverte nous soulage. Fils adoptifs, nous ne sommes pas seuls. Nous le reconnaissons quand nous nous mettons à aimer même ce qu’il y a de plus odieux, à savoir l’ennemi. Un tel amour, nous ne le fabriquons pas au gré de nos choix ou de nos insuffisances ; il est mis en nous. Aimer l’ennemi pousse à aimer l’amour reçu de Dieu qui est premier et qui nous le fait adorer. Bouleversante est notre découverte de sa bonté envers nous-mêmes.
La prière du Notre Père n’est pas encore indiquée à cet endroit de l’Évangile de Matthieu. La prière, la nôtre, n’est pas non plus première ; elle ne vient qu’ensuite comme ne vient qu’après le Notre Père enseigné. Dieu fait le premier pas. L’expérience consiste à une entrée dans la filiation adoptive : nous sommes rendus capables de dire « Notre Père » parce que, dans notre vie de bonté, d’éloge, de bien et d’adoration qui nous dépassent, nous reconnaissons la marque de Dieu. La prière du Notre Père, Dieu la met en nous pour répondre à son amour révélé : « Pardonne-nous le mal que nous faisons comme nous pardonnons le mal que l’ennemi nous fit ». N’est-ce pas l’amour des ennemis ? Ne s’agit-il pas d’une demande que nous adressons à Dieu ? L’ordre de la loi, impossible à tenir, se renverse donc en une supplication vers Dieu qui, seul, est garant de sa tendresse.
Dieu, que fait-il dans tout ceci ? Il a des fils, nous en l’occurrence, nos ennemis, peut-être aussi. Et il a un soleil, la pluie. Il donne par delà quand nous lui demandons : « Pardonne-nous ». Il nous donne sa bénédiction à la manière de son soleil sans discernement. Est-ce injuste, voire insensé ? Mais que chacun ait le soleil, la pluie, nous ne le trouvons pas injuste parce que la survie humaine est engagée. Est-ce un dû pourtant ? Le méritons-nous ? Il n’y a donc aucune justice ici.
Ne pas adorer ou ne pas bénir ne fait pas mourir. Qu’en savons-nous ? La parole de ceux qui nous font du mal nous fait bien mourir, n’est-ce pas ? La possibilité de haïr nous l’indique même. Nous retombons dans nos logiques humaines : « Donne-nous le pain ». Est-ce un dû ? Pourquoi la bénédiction et l’adoration de Dieu ne seraient-elles pas un dû comme le soleil ou la pluie ou le pain nécessaire qui ne l’est pourtant pas ? Jésus aime ; il fait l’éloge, le bien autour de lui, quels que soient ceux qu’il rencontre. Il le fait jusqu’à mettre sa vie en danger et en mourir. Jésus, lui, le fils du Père, nous enseigne le Notre Père.
Nous sommes rendus dignes d’éloges ; c’est l’œuvre de Dieu quand il nous considère tels ses fils adoptifs. Nous réclamons l’éloge alors qu’il nous est déjà donné. Est-ce un dû ? L’éloge, réponse à son amour, est un besoin aussi vital que le soleil et la pluie. Une parole de bénédiction précède nos mots, nos pensées même. Nous avons le soleil en héritage ; nous disposons de la pluie pour désaltérer nos soifs et faire pousser nos récoltes. Est-ce un dû ? Ils sont les signes de la bonté du Père sans limite quand, nous, nous sommes limités. Nous ne pouvons aimer celui qui nous fait du mal. Nous avons besoin de la bonté de Dieu pour vivre. Or, Dieu ne fait aucune différence entre justes et injustes ; il crée et fait vivre. L’ennemi n’est plus en ligne de mire, certes, mais il peut nous accaparer l’esprit surtout quand nous subissons le mal. Dieu donne par delà aux justes comme aux injustes que nous sommes, la pluie et le soleil qui font pousser notre blé. « Donne-nous le pain ». « Pardonne-nous le mal que nous faisons comme nous pardonnons le mal que l’ennemi nous fit ».
Comment faire ? Il n’y a rien à faire. Nous sommes au-delà de la loi, dans une expérience de la gratuité de Dieu, expérience impossible à faire si lui-même ne nous la fait faire. Ce quadruple commandement de la loi n’est pas un règlement à tenir comme la prière du Notre Père ne saurait être une formule à rabâcher. Ils sont, tous deux à leur manière, la vérification de la bonté de Dieu en nous-mêmes. Nous ne sommes qu’éloge de Dieu pour tout ce qu’il nous donne pour vivre, que nous soyons bons ou mauvais. Telle est l’adoration par-dessus tout, l’adoration parfaite de Dieu à laquelle chacun est appelé par grâce.