Prêche sur le cadavre d’un père
Mais Jésus lui répondit :
– Suis-moi et laisse les cadavres enterrer leurs propres cadavres.
Un deuil le frappe. Il vient de perdre son père ; tandis que lui est occupé à la préparation de l’enterrement, Jésus vient et passe. Celui-ci attire les foules, fascine. Même les scribes, les spécialistes scrutant l’Écriture, veulent le suivre. Lui s’avance encore meurtri avec le désir de suivre Jésus ; il demande de pouvoir enterrer son père avant de tout quitter pour Jésus.
Comment ne pas nous émouvoir de cet homme en proie à la souffrance ?
Non, Jésus pose un interdit après un ordre, accusant une fin de non-recevoir ; il faut le suivre immédiatement ; il n’y a plus le temps pour son père. Il lui demande de renoncer à ce qui l’attachait encore. Mais à quoi était-il retenu ? Il est empêché de réaliser son désir le plus profond, être de la suivance du Christ, être son disciple.
Jésus ordonne. Sa dureté doit nous réveiller. N’a-t-il aucune parole de compassion pour cet homme ébranlé ? Jésus demande une radicalité : celle de tout laisser sans condition y compris ce qui nous attache à ce que nous croyons être le plus cher.
« Suis-moi ». L’invitation est personnelle, percutante aussi : c’est l’aubaine de sa vie. Celle-ci s’apprête à être chamboulée et il le sait. Il n’est pas en terrain inconnu toutefois : en effet, dans l’Évangile de Matthieu, se mettre à la suite de Jésus revient non moins de vingt-cinq fois ; vingt-cinq personnes ou groupe de personnes sont invités à marcher à la suite de Jésus. La foule veut le suivre.
Est-ce à son père auquel il est légitimement attaché ? Est-ce à son cadavre, au chagrin inconsolé ou inconsolable de se retrouver orphelin ? Est-ce de nos êtres chers que nous voulons nous souvenir pour nous faire du bien ? Est-ce de nos larmes, légitimes certes, mais qui, si elles coulent trop longtemps et trop intensément, risquent de nous ronger et de détruire notre potentialité de vie ?
Comment concevons-nous nos morts en leur relation à Dieu ? Voilà qui est intéressant. Notre imagination peut les percevoir dans le creux de la main de Dieu, dans sa mémoire infaillible, par exemple. Mais c’est nous-mêmes que nous désirons être ainsi : nous affinons notre désir d’être aimés et devant Dieu en pensant à nos morts. Jésus ne condamne pas ce travail de l’imagination.
Nous voyons des cadavres par multiples de dix ou même de cent et mille dans nos journaux et sources médiatiques. Abreuvés d’images, nous y sommes tellement habitués que nous en devenons insensibles. Et, quand la mort se rapproche, quand elle nous touche, nous nous effrayons d’émotions probablement. Il se peut que nous soyons tétanisés par notre frayeur.
La dureté de Jésus à l’égard du jeune orphelin doit nous réveiller, non nous insensibiliser ou nous effrayer de Dieu ; elle nous permet de nous interroger sur notre relation avec les morts. Le chagrin, parfois intense, est bon, légitime même à condition d’en sortir. La dureté de Jésus nous interroge sur l’image de Dieu que nous nous faisons. Est-il indifférent ? Est-il empli de compassion ? Comment compatir peut-il être un bien et non un envahissement violent à l’intime de la personne en souffrance ?
Jésus nous donne bien davantage qu’une image de Dieu ; il nous donne une leçon de vie ; il nous ouvre un chemin et nous invite : « Suis-moi ». Il fait des miracles, ressuscite des morts, guérit, pardonne, soulage, apaise les défigurés de la vie qu’il croise sur son chemin. Le suivre ? Mais faisons-nous de même avec ceux que nous croisons en proie à la souffrance et à la mort ? Nous nous arrêtons en chemin dans la suivance du Christ. Nous sommes bien impuissants et misérables dans nos tentatives à consoler et soulager autrui, n’est-ce pas ?
Suivre Jésus, c’est cheminer vers un Dieu certes mais, à la fin, qui reste-t-il pour le suivre ? Pierre le suit dans la cour du palais de loin (Matthieu 26,58) ; il est déjà mort de peur. Laisse les morts enterrer leurs morts ; Pierre, qui voulut être le disciple parfait, défaille ; il est déjà mort avant même la crucifixion. Quel disciple ! Ne le blâmons pas ; aurions-nous mieux œuvré que lui en pareilles circonstances ? Non, il est rempli de bon sens ; Jésus est déjà un cadavre dans les mains du grand prêtre et lui ne veut plus suivre : il veut rester vivant. Non, en vérité, il est déjà mort et il enterre les morts, un mort qui va être condamné au supplice de la croix.
« Suis-moi ». Les femmes suivent Jésus à la croix de très loin mais elles suivent. Elles prennent moins de risque que si elles n’étaient qu’hommes (Matthieu 27,55).
Et, nous, qui suivons-nous ? Notre chagrin d’être séparés d’êtres chers ? Nous suivons le maître de vie qui nous dit de laisser les cadavres dans le creux de la main de Dieu et qui va lui-même devenir cadavre sur la croix. Devons-nous être en douleur au pied de la croix ? Est-ce ceci que nous demande Jésus ? Non, « suis-moi ». Nous ne nous comprenons rien. La résurrection est-elle une fin plaisante et belle d’un film d’horreur ? Nous percevons bien qu’il y a un problème à emprunter un tel chemin. Nous errons sans Jésus.
Non, Jésus nous donne bien davantage qu’une image de Dieu. Il nous donne la promesse que Dieu s’engage auprès de lui, auprès de chacun de nous : Dieu le ressuscite des morts. Vide est notre foi. Serions-nous donc contraints de croire ? Non. Tandis que nous marchons à la suite de Jésus, peut-être horrifiés ou encore chamboulés d’avoir laissé tant de morts derrière nous, Dieu vient à notre rencontre : la foi ne consiste-t-elle pas en ceci précisément ? La résurrection n’est pas une consolation à nos mortels chagrins ; Dieu vient nous ressusciter avec Jésus et, soudain, par la foi, nous percevons que Dieu nous fait l’honneur de nous offrir sa propre joie en partage dans la gloire. Jésus n’est pas vivant pour lui-même ; il se manifeste ainsi pour nous conduire à Dieu qui relève de la mort et donne sa joie en partage. Mais il faut la foi pour croire à une telle éventualité, n’est-ce pas ? Elle n’est pas un effort à faire ; la foi est notre relation à ce Dieu qui vient vers nous alors que nous étions entourés par la mort. Paul, dans la Première épître aux Corinthiens (15,14), nous rappelle : « si donc le Christ n’est pas ressuscité, vide est notre prêche et vide est notre foi » / « εἰ δὲ Χριστὸς οὐκ ἐγήγερται, κενὸν ἄρα τὸ κήρυγμα ἡμῶν, κενὴ δὲ καὶ ἡ πίστις ὑμῶν ».