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Partout la même scène se répétait, véhicules blindés patrouillant les rues dévastées, ouvrant le feu sur des pillards en train de ravager un supermarché ou une station-service, groupes de réfugiés s'en prenant aux forces de police, avec tout l'armement que permet le second amendement de la Constitution, mais plus souvent encore s'affrontant dans les rues désolées, bloc par bloc, maison par maison, appartement par appartement, /urban warfare/ façon seconde guerre du Golfe transplanté -- injection directe dans les buildings des centres financiers, les cabinets d'avocats et les agences de marketing, les parkings et les zones commerciales, l'émeute creuse sa niche au milieu des incendies repeignant les cieux de leurs crépuscules crépitants jour et nuit, partout la même scène, toujours le même scénario, le monde dont lui avait si souvent parlé son père, ce monde qu'il avait contribué à créer en assurant sa destruction, ce monde à peine pensable prenait forme devant ses yeux, un monde fractalisé, où chaque point reflétait sa totalité, c'est-à-dire la même chose, tout en donnant la parfaite illusion du contraire : une unité infinie pleine de variations et de différences, qui n'était au final qu'une fabrication du nerf optique, un /trucage/. La révolte suivait sa propre logique contaminatrice, le chaos le plus pur, le chaos des médias, le chaos des armes à feu, le chaos du futur englouti, elle menaçait d'englober plusieurs cités de l'Iowa, Cedar Rapids, Des Moines, mais aussi, à l'autre bout du continent, de nombreux quartiers de Los Angeles, habitués depuis des décennies à ces éclats de violence sporadiques qui embrasaient régulièrement la Cité des Anges, déchus depuis les origines, pour la plupart. Les pillages s'étendaient aux supermarchés biologiques, aux fermes urbaines, à tous les types de magasins possibles. C'était la topologie de l'émeute postindustrielle, soit l'émeute comme ultime postindustrie en expansion: tout-doit-disparaître, solde général de la civilisation. L'émeute était une forme de vie. Elle était même la forme de vie la mieux adaptée aux nouvelles configurations que prenait l'humanité sur cette Terre.
Maurice G. Dantec. Métacortex. 2010.
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METACORTEX — LE GHOSTWRITER | PAR AURÉLIEN LEMANT
A l’occasion de la sortie de ‘Messe rouge’, le Feu Follet qu’Aurélien Lemant a dédié au Villa Vortex, Liber Mundi I de Maurice G. Dantec, nous republions aujourd’hui ce texte qu’il a consacré à Métacortex, Liber Mundi II, qui fut publié en 2010 sur un site que nous préférons oublier - et qui nous l’a bien rendu, puisqu’il en a été supprimé.
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« Pédophile ET zoophile, tu ne trouves pas que ça fait beaucoup ? »
Le monde prend fin dans 808 pages. Quel type de meurtrier souhaiteriez-vous devenir ?
« Le nazisme était un marché de dupes, essayez de trouver mieux, si possible. »
LE CUBE SE TRANSFORME Liber Mundi deuxième du nom, Métacortex n’est en rien une suite de Villa Vortex, paru en 2003 chez Gallimard, et portant l’estampille Liber Mundi, 1. Celui-ci ne précède pas celui-là, ni ne l’annonce. Rien de sériel ne saurait relier ces deux romans. Pourtant la parenté existe, nous l’avons rencontrée. Il serait même permis de parler ici de fratrie, tant les deux livres-mondes se révèlent gémellaires : tels deux enfants chutant d’une même matrice l’un après l’autre, ils savent que la continuité qui les unit est verticale. Les sept ans de réflexion qui ont présidé à leur séparation ne correspondent qu’à la respiration nécessaire entre deux accouchements, la pause musicale entre deux expulsions de note. L’on pourrait volontiers arguer que leurs narrations respectives se superposent plutôt qu’elles ne se recoupent, à tel point qu’on croit, non lire, mais voir, une seule et même histoire rendue à son relief, sa géométrie initiale, à travers le rouge et vert de lunettes 3D ; ou plus nettement, le rouge et le noir – j’y reviens plus bas. En un sens, s’il ne s’agit pas d’une série, s’il n’est aucunement question d’épisodes ou de prequels, c’est qu’en réalité il s’agit du même livre. Seulement voilà, l’ADN en a été recomposé, à même l’auteur. Copie non conforme, double capricieux autant qu'imprédictible, Métacortex n’est pas, ou plus, le jumeau hétérozygote de Villa Vortex. Il en est le doppelgänger.
Parfaitement indépendantes l’une vis-à-vis de l’autre, on comprend que la lecture du second se passe, sans l’exclure, de la (re)lecture de son aîné. Les deux livres se considèrent, ouverts, chacun depuis sa position distincte, avant de s’encastrer, s’assembler, dans la tête du lecteur – la tête de lecture, dirait Dantec – pour y dresser le volume d’un cube.
Le cube se transforme.
« La forme du Cube est devenue elle-même impossible. Il est désormais englobé dans une sphère que pourtant il contient. (…) un phénomène qui résout la quadrature du cercle à l’échelle de l’infini. » p. 548.
DEVENIR MONDE, OU MUTATION DE LA TYRANNIE “Canadian mounted, baby Police force at work. Red and Black It’s their colour scheme Get their man In the end”
Le rouge et le noir constituent le jeu de couleurs de la police montée canadienne. C’est sur ce différentiel que l’écriture duelle de Dantec va procréer non pas l’intrigue mais sa narration, c’est-à-dire la distribution des métaphores. Chaque axe du récit est soumis au duplex rouge/noir décliné en opposition de forces et de vecteurs : « Toute identité est métastable, toute identité se construit sur un dogme évolutif, elle contient son principe actif et son principe contraire, sans la moindre médiation, elle peut englober à sa mesure l’Être et le Néant, le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal, le Monde Créé et l’esprit déchu qui s’en est emparé, soit le Oui ET le Non, elle est un processus cognitif, un processus qui cherche la vérité à n’importe quel prix, en tout cas au prix de milliards de cellules nerveuses. Chacune des entités tueuses suivait son processus, son agenda, subissait ses propres imprévus, et en retour engageait ses réactions spécifiques. Elles étaient des formes de vie, elles interagissaient constamment avec leur environnement afin de mieux tuer. » p.363. Mais la susdite police canadienne est elle-même une entité tueuse. Or les principaux protagonistes de ce polar d’anticipation qu’est Métacortex … sont des flics. Qui enquêtent sur un double complot aux tirs croisés, confondant en apparence politique et religieux, militaire et juridique, crimes de masse et attentats. Cabale. Au cube.
“Bury me near the secret cove So they’ll not know the way”
Les cubes sont des boîtes et certaines boîtes camouflent des secrets, lesquels sont autant de boîtes. Gigognes. Or donc, le métier de flic repose formellement sur la capacité à ouvrir les boîtes et faire parler les secrets. Tandis que dans Villa Vortex, Georges Kernal (et ses multiples incarnations – les gens vont d’ailleurs de plus en plus dire « avatars ») se tient au bord du monde qu’il ne peut sauver (les Balkans, les jeunes filles X ou les poupées qui chantent), comme au bord du livre qu’il ne parvient pas encore à écrire (le manuscrit trouvé à Sarajevo, la théorie du crime absolu ou la génétique des limbes), accroupi devant la bonde par laquelle s’écoule le mystère du roman au beau milieu d’une maison vide, Paul Verlande quant à lui, dans Métacortex, se tient de l’autre côté de ce même monde, dans une autre maison vide, penché au-dessus d’un puits qui conduit au même mystère et aux mêmes conclusions que celui dont il est le doppelgänger, conclusions corrélatives à toute l’œuvre écrite de Dantec : le mal use de sa banalité pour relativiser puis congédier toute autre mesure et s’introniser économie générale, absolue, du monde créé.
Mais aux singularités de pervers solitaires talonnés par un flic aussi solitaire (Kernal), se substitue dans Métacortex la massification du diabolique organisé, confrontée aux représentants de l’ordre (Verlande et sa bande, “Police force at work”) dans une fusillade nocturne. Villa Vortex était un road movie, Métacortex est le dernier western.
“Riding the underground Swimming in sweat A rumble above and below Hey cop, don’t you know ?”
La figure, récurrente chez Dantec, de la maison, topos hanté dérobant quelque chambre, dissimulant quelque couloir, quelque accès à des cellules qui furent le théâtre d’opérations sanguinaires, de scènes insupportables, s’étoile ici dans les soubassements de la demeure et au-delà, puisque c’est dans les profondeurs que se joue l’essentiel de Métacortex, que s’épanouissent ses racines du mal.
La maison sous la maison, pour paraphraser Dantec. La maison emboîtée dans la maison. Le monde caché à la « sous-face » du monde connu, qui s’étend par ramifications successives dans une réplique plus infernale encore que ce dernier : ascenseurs, monte-charges, puits et rails souterrains, guident dans les galeries les flics sur la trace des tueurs ultimes : les citoyens lambda. Allégorie démoniaque, le camp d’en bas veut devenir le monde, en le peuplant par en-dessous d’hybrides d’hommes et de bêtes, convertissant ses enfants au meurtre, creusant sous ses pieds une tombe universelle, une fosse commune, un charnier.
“Well then the mouth of the cave will open wide Wide as the world that’s mine”
Le devenir monde de la machine, thème cher à l’écrivain en tant que dispositif, en tant que dynamique du piège, fait muter le monde des humains vers une nouvelle forme de tyrannie : « nous ne pratiquons pas une forme civilisée de terrorisme, mais nous inventons une authentique civilisation de la terreur. » p.776. Le globe est dans le cube.
Le monde se transforme. Cette constatation s’accélère dans ce roman cubique, au point de nous faire croire à l’avenir qu’il nous impose. Le monde se transforme, c’est vrai, et les ouvrages de Maurice Dantec ne cessent quant à eux de se transformer en ce qu’ils sont. Des soldats. Une armée. Si la Littérature est l’autre nom de la Politique, alors les livres se font la guerre.
Opération Citadelle | Koursk — 1943
PENDANT CE TEMPS EN 1943 Et la guerre dure officiellement depuis le début du XXème siècle, sur toute la planète. En Alsace, au milieu de la seconde guerre mondiale, alors qu’il n’a que 16 ans, quand les allemands lui demandent de choisir entre une année entière dans un camp de la Wehrmacht ou devenir un Waffen SS, le père de Paul Verlande, comme 700 000 autres européens non allemands, choisit l’aventure. L’aventure, ce sera l’opération Zitadelle et ses deux millions d’hommes s’offrant au chaos, ce sera la Nuit et le Brouillard aperçus de loin, à la faveur de la lune et des premiers fusils à lunette, quand les Tötenkopf en fuite exterminent les déportés à coups de marches forcées pour distancer les Russes, sous la neige et la mort.
La guerre du jeune SS propulsé dans le froid, le feu et les égouts du ghetto de Varsovie, est elle-même le double spectral de la guerre au crime initiée par Paul Verlande : Le père-soldat courant dans les conduits sous la ville, à demi contraint de combattre du côté des forces du mal, est le doppelgänger du fils-flic rampant dans les tunnels de la maison canadienne quelques sept décennies plus tard ; Dantec raconte leurs deux vies simultanément, docteur ès-schize, comme si les deux temporalités, années 1940 et 2010, étaient synchrones.
« Et Voerlandt/Verlande, père et fils mêlés dans cette transmigration onirique, avaient fini par se demander si ce n’était pas ce qui s’était produit. Cette guerre pouvait assurément avoir créé un trou dans le temps, un espace de dépressurisation par lequel Varsovie rejoignait Varsovie par-dessus l’histoire même des hommes qui y mouraient. » p. 398.
Le cube se déplie.
Le procédé permet à Maurice Dantec – outre la compréhension, physique, de ce que veut dire l’auteur quand il affirme que la seconde guerre ne s’est jamais arrêtée en tant que telle – d’écrire là son premier roman historique, parfois même son meilleur avec ces chapitres ainsi consacrés à un Waffen SS pendant, et après, le conflit planétaire. Permet de réveiller les morts et convoquer les rescapés afin de confier aux héritiers de cette espèce humaine ce qui est advenu, ce qui s’est inscrit dans notre ADN pour que le monde soit aujourd’hui dans un tel état d’angoisse. Tant de tueurs rencontrés au fil des pages, quelle que soit l’époque – sommes-nous toujours en 1943 ?
Dachau | vue aérienne — crédit inconnu
L’EMPIRE N’A JAMAIS PRIS FIN « Tout, toujours, tout le temps, et partout était vrai, tout était semble-t-il dévoilé, tout était transparent, même la nuit. » Villa Vortex
« Tout était vrai, et pourtant il s’agissait d’une illusion. » Métacortex
La théologie, constamment présente dans l’œuvre de Dantec, et particulièrement depuis le premier Liber Mundi, est cette fois plus sobrement intégrée à la narration du roman. Elle indique, autant qu’elle l’appelle, une nouvelle version de la fin des temps. Masquée par un monde acquis à la fausseté, la Parousie ne nous sera pleinement révélée que dans l’oblitération de ce monde illusoire (et non l’illusion du monde : la Gnose a encore des efforts à faire). Pourtant, elle est déjà là. La Parousie est de toute éternité. Que voyons-nous, en attendant ? Quelle est la forme émergée de l’enfer ?
« Verlande se fit la réflexion qu’on se trouvait face à un être métapolitique hybride jamais vu auparavant. La Chine des années 2000, l’Europe des années 30 et de la seconde guerre mondiale et la Californie du Flower Power en pleine collision transtemporelle, engendrant une créature dont le nom resterait pour longtemps introuvable. » p.300-301.
Dans son Exégèse, Philip K. Dick évoque la Black Iron Prison, cette idée protéiforme de la répression et des systèmes de contrôle, épousant divers modèles de société, de l’école au camp de concentration, en passant par l’organisation du travail, les partis politiques ou le confort capitaliste, prison globale uniquement perceptible en superposant les différents lieux et âges de l’Histoire des hommes.
L’Empire n’a jamais pris fin, apprend-on encore de Philip K. Dick, dans SIVA. C’est la fin qui a pris tous les empires, coalescés en un seul, éternellement finissant. D’où la nécessité de provoquer la Révélation.
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Maurice G. Dantec | Métacortex, Albin Michel 2010, 808 pages, 25€.
Les citations en anglais (US) sont toutes extraites du disque Tyranny and mutation, du Blue Öyster Cult, © Columbia/Legacy 1973. Paroles de Sandy Pearlman et Joe Bouchard.
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