Le soleil qui s’élevait au-dessus de la forêt de Retz fut soudain caché par quelques nuages débonnaires et floconneux venus du Nord. Ce fut comme un signal dans la tête d’Andreï. Il tapa un coup sur la carlingue pour dire à Igor de stopper. Le reste du convoi –cinq véhicules en tout- s’arrêta derrière lui.
Il se tenait debout à l’avant et à gauche du blindé, son corps, à partir de la taille, sortant du trou prévu à cet effet. Il portait le même casque que ses hommes, orné de l’aigle moldave tricolore. Sa moustache épaisse et rousse lui faisait comme des vibrisses agitées par le vent. Devant lui, en contrebas, une sorte d’auvent, tout aussi métallique que le reste, entourait une autre ouverture, comme une meurtrière horizontale, qui permettait à Igor, le chauffeur, de voir ce qu’il y avait devant lui. A sa droite, placée un peu plus haut, une autre ouverture permettait à un troisième homme de grimper jusqu’à la mitrailleuse lourde et de l’actionner.
Une paire de jumelles pendait à son cou. Il s’en saisit et scruta lentement les alentours. Puis il sauta à pieds joints sur le bitume. La douleur qu’il ressentit dans ses pieds et le long de sa colonne vertébrale le fit s’en repentir immédiatement. Il avait momentanément oublié qu’il venait de rouler tente heures de suite. Il réussit néanmoins à se redresser comme si de rien n’était et fit signe de descendre à Patras, le sergent, dont le tronc sortait de la même manière du blindé qui fermait la marche.
Andreï commandait depuis deux ans ce groupe d’intervention rapide constitué en tout et pour tout de vingt-six hommes. A trois heures du matin, dans leur caserne de Sorocka, ils avaient été réveillés par le capitaine, avec ordre de se rendre en Allemagne. Celui-ci n’avait pu lui communiquer autre information. Il y avait normalement six hommes par véhicule, mais l’un deux fut délesté de quatre de ses occupants habituels pour être bourré en catastrophe de jerricans d’essence.
Ils avaient traversé la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la République Tchèque. Le trajet qui les menait jusqu’en Allemagne leur avait été fourni à l’avance. A la frontière de chacun de ces pays, des barrages militaires les attendaient. Ils n’eurent pas besoin de parlementer, ni de présenter quelque papier que ce soit, ni même de descendre de leur véhicule. Les barrages s’ouvrirent puis se refermèrent derrière eux, comme la gueule d’un gigantesque monstre. A chaque fois, les soldats leur adressèrent un salut amical, sauf à la frontière allemande, où les Tchèques se contentèrent de les regarder d’une façon qui fit glacer le sang d’Andreï. Une fois cette dernière étape franchie, Andreï avait appelé la base par radio pour connaître enfin la nature de sa mission. Ce ne fut pas le capitaine qui lui répondit, ni aucun des gradés qu’il connaissait, mais quelqu’un qui se présenta comme le colonel Miterev, des forces spéciales, directement rattaché à l’Etat-major de Chisinau. Les nouvelles instructions étaient de pousser jusqu’en France, dans le département de l’Oise, au nord de Paris, et d’attendre de nouvelles instructions.
Ils traversèrent l’Allemagne de nuit. Ils ne virent pas âme qui vive, du début à la fin. Ni militaires ni civils. Pas une seule voiture ne les dépassa ou ne les croisa. Aucune lumière, aucun signe de vie.
Dix ans auparavant, la Russie avait annexé l’Ukraine et placé la Pologne irrédentiste sous blocus. La Biélorussie avait sauvé son indépendance formelle, mais dans les faits était redevenue une annexe de Moscou. La Bulgarie, la Moldavie, la Serbie, dont les dirigeants étaient alors pro-russes, avaient été incorporées, plus ou moins de gré, plus ou moins de force, dans une union militaire « russo-balkanique » nouvellement créée. Quant aux pays d’Europe centrale, qu’ils venaient de traverser, ils restaient eux aussi à peu près indépendants, tant que leur politique étrangère correspondait aux intérêts des russes.
En échange de sa soumission, la Moldavie avait récupéré le Budjak, ancienne province perdue à la fin du Moyen-âge. Cela lui assurait de nouveau un accès à la Mer noire.
Peu après, sans explication, Moscou avait décidé de mettre fin, radicalement, à toute relation avec l’Europe de l’Ouest et les Etats-unis. Toutes les relations commerciales s’arrêtèrent. Les autres membres de l’union russo-balkanique durent faire de même. Toutes les communications furent coupées.
Depuis dix ans, plus personne ne savait ce qui se passait là-bas, en France, en Allemagne, en Italie, en Scandinavie. Quelques rumeurs bruissaient, par l’intermédiaire des Hongrois et des autres, mais elles étaient délirantes.
Patras descendit, beaucoup plus prudemment, et ses rangers résonnèrent lourdement sur le bitume.