Monde mort, sans eau, sans air. C’est ça, tes souvenirs. De loin en loin, au fond d’un cirque, l’ombre d’un lichen flétri. Et nuits de trois cents heures. Plus chère des clartés, blafarde, grêlée, moins fate des clartés. En voilà des effusions. Qu’a-t-elle bien pu durer, cinq, dix minutes ? Oui, pas plus, guère plus. Mais il luit encore, mon filet de ciel. Autrefois je comptais, je comptais jusqu’à trois cents, quatre cents et avec d’autres choses encore, les ondées, les cloches, le babil des moineaux à l’aube, je comptais, ou pour rien, pour compter, puis je divisais par soixante. Ça passait le temps, j’étais le temps, je mangeais l’univers. Plus maintenant. On change. En vieillissant.
Samuel Beckett, Malone meurt, Éditions de Minuit, 1951










