LE VIDE ET LE PLEIN “Un cimetière japonais n’est jamais vide : des gamins y font du surplace en vélo, des filles aux fortes cuisses s’y coursent à perdre haleine avec déjà de grosses voix de mégères.”
Nicolas Bouvier, l’écrivain-voyageur, rassemble pour nourrir notre curiosité grandissante ces carnets de voyage au Japon écrits entre 1964 et 1970. Il nous y dévoile un Japon mystérieux et indicible par fragments, par bribes, quelques heures prises ça et là dans ses journées d’exploration.
Car c’est avec les détails et rien d’autre que le Japon nous apparaît, morceaux par morceaux, lui qui, évoluant en vase clôt loin de tout continent, se veut énigme. Les étrangers s’y cassent les dents, ces étrangers auxquels on répondra toujours en anglais, même s’ils parlent la langue.
“La culture japonaise est principalement formelle, esthétisante et abstraite (esthétisme des sentiments, des attitudes, de la présentation des aliments, etc.) comme si le refus bouddhique du monde matériel était ici parvenu à ronger la matière elle-même et à n’en laisser que la chrysalide”.
Et si le Japon nous est révélé par fragments, c’est avec une précision et un regard d’une infinie justesse, que Nicolas Bouvier nous aspire avec lui dans ce monde de traditions, d’honneur et d’unité sociale. Bien loin des nouvelles philosophies occidentales d’identité individuelle et du bonheur comme unique principe de vie. Le lecteur est surpris de ce décalage culturel, que Bouvier arrive à faire émerger avec un humour très fin, comme lorsque ce médecin japonais lui répond :
“Je ne sais rien de la tension artérielle des étrangers, mais pour un Japonais, 110 serait assez satisfaisant.”
Nicolas Bouvier nous parle de rencontres, de ses photographies, de Michaux aussi; et on lirait presque les yeux fermés, tant le Japon de l’Ère Shōwa nous semble si proche. On essaiera pourtant de le toucher, en vain, comme un nuage de vapeur sous la forme d’une ville, d’un monde qui nous échappera presque toujours.
- Le vide et le plein de Nicolas Bouvier chez Folio Gallimard.
/Photo en noir et blanc de Nicolas Bouvier à Tokyo/