Victor Ehikhamenor. Wealth of Nations: Ogoni9
C'est comme si Ken Saro-Wiwa était entré dans l'esprit de Victor Ehikhamenor pour que ce dernier puisse créer l'installation qu'il a proposée lors du dernier festival Ostrale en juillet 2016 dans la ville allemande de Dresde. Une installation à l'allure simple, à la valeur esthétique évidente et derrière, une symbolique qui, quand elle est démasquée, fait découvrir un pan sombre de l'histoire nigériane.
Cette écriture caractéristique du travail de Victor a un sens. Tirés de son village natal, l'artiste manipule ces symboles pour raconter des histoires. Et plus on se rapproche des murs couverts de cette écriture traditionnelle à l'allure répétitive, plus on se sent happé par un univers magique de clarté et de cohérence. Clarté du message et cohérence des éléments font de cette installation particulière un témoignage vibrant de l'exécution injuste (pardonnez mon pléonasme) de neuf activistes nigérians dont a été témoin le monde en novembre 1995.
Neuf barils de pétrole pendent. En-dessous une baignoire remplie d'une eau rougeâtre. Autour, des visages, des yeux sans expressions fixent le spectacle. Victor m'expliquera que c'est par pure coïncidence qu'il est tombé sur ce baril aux couleurs du drapeau nigérian. C'est aussi le hasard qui l'a conduit vers ces neuf barils. Pas huit, ni sept, mais neuf... Lors de ma visite, tous les tonneaux sont immobiles, sauf un. Il balance de gauche à droite et rien, malgré toutes les tentatives de l'artiste, ne semble calmer cette danse. Danse macabre que les bourreaux de Ken Saro-Wiwa ont dû exécuter pour parvenir à tuer l'activiste. C'est en effet au bout de leur cinquième tentative, qu'ils réussiront à briser le cou de l'écrivain qui depuis des années luttait pour la sauvegarde de l'environnement et pour la défense des droits du peuple Ogoni.
Le peuple Ogoni forme une petite ethnie du Nigéria habitant un territoire sur le delta du Niger riche en pétrole que la société anglo-néerlandaise Shell exploite en dépit des prescriptions environnementales et du bien-être des populations. Le pouvoir en place à l'époque, représenté par le dictateur Sani Abacha, tire de cette exploitation une manne financière importante dont elle ne fait pas profiter le peuple Ogoni qui voit sa nature se détériorer et ses terres accaparées par la multinationale. Ken Saro-Wiwa, dans les années 90, milite avec ses compagnons du MOSOP - le Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni - pour une meilleure répartition des bénéfices de l'exploitation du pétrole, la réparation des dégâts écologiques et pour une plus grande autonomie des Ogonis. Accusé d'incitation au meurtre par le régime, sa lutte et celles de huit de ses acolytes se soldera par une mise à mort qu'aucun membre de la communauté internationale ne réussira à contrer. Jusqu'aujourd'hui le peuple Ogoni est témoin de la dégradation et de la pollution de ses eaux et de sa flore. Il continue à respirer des gaz toxiques et a encore en mémoire la perte de ces neuf militants.
Victor Ehikhamenor dans son installation interroge la mémoire collective. Que devient la connaissance? Que faisons-nous de ce dont nous avons été témoin? Les yeux des témoins que nous sommes tous ont vu et continuent de voir le sang versé dans lequel les mêmes protagonistes continuent de se baigner... Que deviennent ces images captées et emmagasinées dans un coin de notre inconscient partagé? Dans nos discussions, l’artiste a évoqué des éléments proches du mystique pour m’expliquer ce qu’il l’a mené à réaliser son travail à l’Ostrale Festival. En effet, logé dans une cabane lors de sa première nuit à Dresde, Victor s’y est senti comme emprisonné et pris dans un piège dans lequel il a ressenti des difficultés à respirer. Il me dira qu’après cette nuit, il a tout de suite pensé à celle qu’ont passée les neufs martyrs Ogoni en prison juste avant le jour de leur exécution. C’est le lendemain qu’il a trouvé les neufs barils avec l’inscription « Oil », dont un blanc et vert, les couleurs du drapeau nigérian…
« Wealth of Nations : Ogoni9 », à l’instar des autres travaux de l’artiste comme « The Prayer Room » présenté à la dernière Biennale de Dakar, convoque l’art traditionnel dans un contexte contemporain. La frontière entre art traditionnel africain et art contemporain africain se fait presque imperceptible et relance le débat sur la pertinence de cette dichotomie sur base de la temporalité. Dès lors que l’art traditionnel est utilisé dans un processus de narration contemporaine, et dès lors qu’il se pratique encore aujourd’hui (Salah Hassan, The Modernist Experience in African Art: Visual Expressions of the Self and Cross-Cultural Aesthetics) il ne fait pas exclusivement partie d’un passé révolu et peut encore participer à une contemporanéité dans le processus créatif des artistes du continent africain.
Victor Ehikhamenor, homme du village comme il se qualifie lui-même, puise dans son héritage pour offrir au public un discours engagé et est reconnu comme un des artistes contemporains les plus innovateurs du continent africain.
Je vous invite à découvrir son travail sur le lien suivant : http://www.victorehi.com/about-the-artist/. Il sera présent à la prochaine foire d’art contemporain 1 :54 à Londres.