Être dans le monde, c’est cette hésitation, cet intervalle dans l’exister, qui nous est apparu dans l’analyse de la fatigue et du présent. Ce que nous dirons plus loin de la conscience, de son pouvoir de se suspendre, de s’abîmer dans l’inconscient et de s’y accorder un sursis, précisera le rôle du monde dans l’aventure ontologique où un existant surgit dans l’existence et, désormais, entretient une relation avec elle. Notre existence dans le monde avec ses désirs et son agitation quotidienne, n’est donc pas une immense supercherie, une chute dans l’inauthentique, une évasion de notre destinée profonde. Elle n’est que l’amplification de cette résistance à l’être anonyme et fatal par laquelle l’existence devient conscience, c’est-à-dire relation d’un existant à travers la lumière qui, à la fois, comble et maintient l’intervalle.
Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, Vrin, 1990