« Tandis que je réfléchissais ainsi, Nedda, s’étant séparée de sa compagne, vint à moi.
“Je suis heureuse,” me jeta-t-elle en un défi.
Je ne sus rien répondre.
Elle protestait, elle se révoltait contre mon incrédulité muette.
“Je l’aime,” affirma-t-elle en montrant du doigt sa compagne qui l’attendait, couchée parmi les profondes herbes rousses.
“Ne songes-tu jamais à Lorély ?” osai-je interroger.
Elle hésitait, balbutiait :
“Quelquefois… ah ! oui, quelquefois… mais j’aime ailleurs, et, tu le vois, je suis heureuse.
— On n’oublie pas Lorély.
— Mais ma nouvelle amie m’adore, et Lorély ne m’aime plus. Je crois même qu’elle ne m’a jamais aimée.
— Qui sait, Nedda ?
— Ne juges-tu pas en tous points charmante ma nouvelle compagne ? Je l’ai choisie, vois-tu, parce qu’elle ne ressemble nullement à… à l’autre. N’est-ce pas ?
— En effet, elle ne lui ressemble guère.
— Elle est blonde autrement, d’une blondeur moins irréelle. Elle n’a point la pâleur lunaire de Lorély.
— En effet, elle a les joues rondes et roses des jeunes Flamandes.
— Et ses cheveux coupés court m’amusent. Parfois, en l’embrassant, je me surprends à rougir comme si j’embrassais un garçon trop hardi.
— Tu dis vrai, elle ressemble tout à fait à un garçon.
— Celle-là ne sourira point d’un sourire qui promet et qui dissimule. Celle-là ne murmurera point des paroles qui font mal à entendre, des paroles que l’on sent mensongères parce qu’elles sont trop belles.
— Sans doute.
— Celle-là m’aimera simplement… Je suis si lasse de tout ce qui est complexe !… Je suis très heureuse. Lorsque tu retrouveras Lorély, dis-lui que je suis heureuse.” »
— Renée Vivien, Une Femme m’apparut, 1905 (Nouvelle édition)












