C’est l’été. C’est écrit. Quand j’ouvre mon agenda à la date du 20 juin, c’est écrit que c’est l’été. Quand je regarde du côté de la fenêtre sur rue, à gauche de ma table, ce n’est pas l’été, alors j’écris. Depuis le temps que ça dure. Oui, la pluie. Dire « oui » à la pluie. Le temps qu’il fait, ça fait parler. Quant à écrire sur le temps qu’il fait, c’est une autre affaire. Je ne suis pas le premier à vouloir m’y coller. Comment contrer les premières images qui viennent, le glou-glou des phrases machinées ? Il suffit de décrire ce que l’on voit, ce que l’on entend, quand il pleut. Jouir du spectacle de la pluie, au lieu de le subir. C’est avec « Pluie » que Francis Ponge ouvre Le Parti pris des choses, c’est toujours bon de le relire, car à chaque fois, il nous rince le regard avec sa prose habile, économe. Mais je suis trop encombré pour m’ouvrir aux choses muettes qui m’entourent, que la suie des habitudes m’empêche de voir clairement. Je lui envie ce tour de force, ce parti pris. Pour sortir du manège, il n’y a pas mieux que d’accorder cette confiance au langage pour rendre « l’intense travail au sein des choses ». Devenir à son tour un instrument de précision. Un art pauvre, c’est ce dont nous avons le plus besoin en ces « sombres temps », ce n’est pas un hasard si l’on ressort des réserves les œuvres des artistes de l’arte povera. Ou « comment consolider le matériau, le rendre consistant pour qu’il puisse capter ces forces non-sonores, non visibles, non-pensables ? » Il revient à chacun d’inventer sa ritournelle, en se faisant pauvre. « La ritournelle fabrique du temps », nous apprend Deleuze. C’est pour cela que nous revenons sans cesse à ces artistes des années 60 qui ont su donner forme, faire quelque chose avec les tensions de leur époque. Pourquoi sommes-nous coupés de cette énergie-là ? Pourquoi notre époque ne produit-elle qu’un art de la citation ? des formes qui semblent si peu consistantes, gonflées de rien ? Sommes-nous si fatigués ? Devons-nous revenir sans cesse sur nos pas, vérifier nos points d’appui ? Oui, j’ai parfois le sentiment d’être pris dans une mélasse qui me retient d’agir, me tire du côté de l’inertie. Je suis trop inquiet pour me satisfaire d’une attitude contemplative – plus passif que patient. Oui, je perds patience, je perds confiance. Les rares moments où j’ai le sentiment d’effectuer ma puissance sont rares. En l’absence de sollicitations extérieures, il n’est pas si simple de se tenir à « un plan très simple, mais vraiment grandiose », comme nous y invite Paul Scheerbart. À sa façon, Francis Ponge s’est tenu à ce « plan très simple » qui est de rendre compte du bruissement du monde avec les moyens du langage dont il disposait. Peut-être avons-nous à portée de main trop de livres qui ne demandent qu’à être lus avec intensité, trop d’expositions à voir, trop de choses qui nous divertissent de la tâche à accomplir chaque jour, sans faillir. Au lieu de nous plaindre du temps qu’il fait, nous avons quelque chose à faire avec ce qui nous tombe dessus.