L’enfer porte désormais un nom
C’est l’histoire de Candide. Non, pas celui sorti tout droit de l’imaginaire de ce cher Voltaire, même si sa personnalité présente des similitudes troublante. Petit être plein de vie et d’optimisme, Candide ne manque aucune occasion de partir à l’aventure. Sans vouloir spoiler la suite de ces gazouillis, l’épisode que notre ami s’apprête à vivre s’annonce inoubliable.
Par une douce et anormalement chaude journée d’été, Candide n’était pourtant guère d’humeur farniente : même en vacances, son travail l’appelle souvent à quitter sa Fidèle campagne pour se rendre au coeur de la Capitale. Au menu aujourd’hui : rencontres et entretiens divers et variés. Sans permis, parce que la voiture c’est mainstream, Candide n’a d’autre choix que s’y faire conduire. L’occasion de se familiariser avec cet acronyme qui promet de déposer n’importe qui n’importe où, n’importe quand : la SNC, ou Société nationale des chemins de fer. Peu avant de se mettre en route, Notre ami naïf recherche le site de cette entreprise publique pour connaitre l’heure du train à prendre. Et, avant même de référencer le site en question, les premiers résultats de recherche parlent d’une seule voix, tel un présage : retards, suppressions, silences, coupes budgétaires… Tant de mots qui effareraient le commun des mortels, mais pas Candide: pour lui, trop réfléchir rend le cours de la vie vite insupportable.
Gai, notre héros se rend à la gare. Enfin, avec une bonne trentaine de minutes d’avance, au cas-où le train débarquerait à l’avance -soit, dans le langage des communs des mortels, « à l’heure ». Le regard de Candide se noyait dans le bleu et blanc du panneau d’annonces quand, cinq minutes avant le départ supposé de son train, une petite voix l’arrache de son rêve :
« Suite au dérangement d’un passage à niveau, le prochain train IC partira avec environ 15 minutes de retard. Les voyageurs à destination de la Capitale peuvent prendre le train S déjà à quai qui partira dans quelques minutes. »
Entre consternation et résignation, navetteurs matinaux embarquent. Candide se distinguait par un étonnant sourire, et ce malgré un trajet qui s’annonce à peu près deux fois plus lent que prévu. Parce que c’est vrai, « un train qui s’arrête davantage permet d’observer mieux encore la belle nature estivale » s’écrit-il.
16h00, heure de pointe. La journée d’entretiens s’était déroulée à merveille. A tel point que Candide, pour compenser son trajet matinal plus long que prévu, avait partagé quelques douceurs sucrées avec son partenaire professionnel avant de prendre congé. De retour à la gare, alors que le fameux tableau bleu et blanc annonçait trois trains en direction de sa Fidèle campagne, une petite voix s’élève dans le hall :
« Suite à la rupture d’un caténaire, le trafic des trains est interrompu. Nous vous tenons au courant de l’évolution de la situation. »
Autour de notre héros, des mines déconfites et des yeux embués. Les navetteurs désireux de rentrer chez eux se préparent à l’idée de rester condamnés dans les couloirs d’une gare récemment rénovée certes, mais pas assez personnifiée pour y passer une bonne soirée. Entre deux messages automatiques répétant toutes les 30 secondes qu’il faudra s’armer de patience avant de rentrer, une nouvelle voix, moins automatique ni suave, retentit:
« Les voyageurs à destination de Terminus 1 doivent rejoindre Correspondance 1 pour continuer leur voyage. Ceux pour Terminus 2 doivent rejoindre Correspondance 2 pour continuer leur voyage. »
Quid des voyageurs à destination de la Fidèle campagne de Candide ? A cette question, les hauts-parleurs ne fourniront aucune réponse. Alors Candide attend...
...impassible autour de ces dizaines de badauds au bord de la crise de nerf ou de larmes.
« Les voyageurs à destination de la Fidèle campagne doivent prendre le premier train pour rejoindre le Patelin de l’Enfer. Un service de bus y sera organisé afin de continuer leur voyage. »
Candide et ses compagnons navetteurs certes habitués aux ratés de ce genre, mais non moins irrités pour autant, rejoignent le premier train direction le Patelin de l’Enfer… qui démarrera 25 minutes plus tard le temps d’embarquer tous les navetteurs, de trouver un conducteur et un moyen de fermer les portes sans que personne ne se jette sur les voies par désespoir -ce qui, dans ces moments, serait à la limite du compréhensible. Située en principe à 30 minutes de la Capitale, il faudra au train plus d’une heure pour rejoindre sa destination : merci au détour dans l’ensemble de la plus grande province du pays et à sa longue pause en milieu de parcours. Un train, c’est comme un chien, ça va vite mais souvent il a besoin de se reposer pour mieux repartir.
Finalement à destination, les navetteurs sont priés de sortir de la gare pour monter dans un bus de secours… fantôme. Aurait-on passé une heure à traverser toute la province sous les cris d’adultes tentant de rassurer leurs proches en ligne et les pleurs d’enfants pour rien ? Une pure description de l’Enfer. Pendant les 30 minutes suivantes en temps réel, 30 heures en temps ressenti, on tente d’aviser : une dame tente de joindre la SNC pour avoir de plus amples informations. Une jeune fille trépigne sur le parking attendant un carrosse bloqué sur l’autoroute. Des collègues se partagent la banquette d’un taxi faute de patience. Puis deux agents tout penauds, sortis de leur voiturette de la SNC sonnent l’épilogue de l’épisode : « un train d’urgence vous sera affrété dans quelques minutes afin de rejoindre votre domicile. »
Quelques minutes plus tard en effet, ola, larmichettes et rires accueillent le fameux train SOS. Au total, Candide aura mis plus de quatre heures pour enfin retrouver le vert pur de sa Fidèle campagne. Parmi les navetteurs désorientés, certains espèrent que cet incident servira de leçon à la Société des chemins de fer : un meilleur plan anticipé de communication et d’alternatives dans de tels cas aurait permis à TOUS les voyageurs d’affronter ce problème plus sereinement.
Mais malgré cet incident, l’absence de communication, les injustices et l’impression d’avoir été livré à soi-même, Candide, lui, n’a rien perdu de son optimisme : pour lui, la voiture reste tellement plus encombrante. Puis, ce voyage, lui a quand même permis d’avancer sur un projet en route depuis des lustres. Alors, à l’heure de fermer les yeux sur cette journée, il s’écrit : « Travailler sans raisonner, c’est la seule façon de rendre la vie plus supportable. si mes efforts permettent de récolter les graines du progrès puis de la réussite, alors ce ne sont pas ces petits contre temps qui m’empêcheront de repartir à l’aventure. »
Toute ressemblance avec des entreprises, personnages ou situations vécues en ces temps modernes n’est que pure coïncidence. Ou pas.