Chronique d’un temps qui a tant de mal à passer – Novembre 2025/01
J’admire Vladimir Poutine comme l’on admire une panthère ou un boa constrictor. L’homme, je ne le connais pas. Le dirigeant, en revanche, a imposé au monde l’image d’un politique au sang froid, faisant passer l’intérêt de la nation qu’il gouverne devant toute autre considération, fut-elle droitdelhommiste. On m’objectera que c’est là la meilleure définition d’un chef d’État, et qu’à ce titre, on ne saurait l’appliquer qu’au seul Poutine. Peut-être, mais c’est la pratique du pouvoir – et les résultats qu’elle produit, ou pas – qui fait la force et la réputation d’un homme, qui définit sa capacité à gouverner, c’est-à-dire à prendre le risque de décider. Chez Poutine, me semble-t-il, cet atout politique fait écho à un trait de caractère, la détermination, aptitude que l’on retrouve chez le joueur d’échec autant que chez le judoka. Par chance, ayant pratiqué ces disciplines, il en connait les structures profondes : réflexion, anticipation, action.
Ses prises de décision récentes montrent d’abord sa constance. C’est le propre de tout stratège de se tenir à la ligne qu’il a choisie. Cela n’empêche nullement les arrangements que commande la tactique. Pour autant, cela exclue de changer de monture pendant la course, comme l’on dit par chez nous. Cette constance, je l’observe aux plans des affaires économiques et militaires.
Économiques d’abord, avec la volonté permanente de soumettre le pouvoir de l’argent à la dynamique d’un pays. Les oligarques, en Russie, savent à quoi s’en tenir. Leur enrichissement est encouragé, mais il est observé, et l’utilisation qu’ils feront de leurs deniers ne regarde qu’eux, à condition que leur fortune ne serve pas des projets politiques. Ceux qui s’aventurent sur ce terrain (je ne parle pas ici de la corruption planétaire courante, vice qu’induit le brassage de fonds apatrides), ont beaucoup à perdre, et ils le savent. Parallèlement, le souci de structuration et de croissance d’une économie en devenir doit s’orienter prioritairement vers l’amélioration des conditions d’existence des nouvelles générations, celles qui n’auront pas eu à souffrir de l’anesthésie marxiste et de l’arbitraire totalitaire. Si la Russie veut compter, elle doit durer. Et cela ne peut se faire qu’en donnant les clés d’une relative prospérité à plusieurs classes sociales appelées à s’élever sur d’autres critères que celui du seul confort matériel. Et puis chacun sait que, par définition, les ressources naturelles sont limitées dans le temps et que l’économie de guerre, si elle favorise l’investissement public, génère d’autres problèmes et ralentit de facto la diminution, si ce n’est l’abrogation, des sanctions liées au conflit otano-ukrainien.
Militaires ensuite, avec la nécessité absolue de gagner des points de domination non plus seulement sur le terrain de l’arsenal nucléaire stratégique, mais surtout dans le domaine des technologies liées à la vitesse et à la manœuvrabilité des vecteurs de charges, qu’elles soient nucléaires ou conventionnelles. C’est là que Poutine puise sa force, dans ces armements dont il est le seul aujourd’hui à profiter, et qui lui permettent de frapper n’importe quel adversaire sur le champ de bataille comme dans la profondeur de son territoire. Le taux de succès supposé de ces tirs oblige n’importe quel chef d’État à l’écouter. Mais au-delà de cet avantage structurel qu’il n’a jusqu’ici utilisé qu’une seule fois en Ukraine à titre démonstratif, Poutine tire profit d’une certaine créativité dans sa doctrine militaire. Il a su s’adapter à la nouveauté que représente l’arme des drones. Il en produit aujourd’hui des dizaines de milles, de toutes tailles et de toute capacité. Il a aussi compris que l’engagement massif de troupes dans des manœuvres “couvrantes”, s’il est susceptible d’assurer l’enfoncement et la déroute d’un adversaire enterré, se paie immanquablement très cher en termes de vies humaines. Or il ne souhaite pas retraverser les crises de l’Afghanistan ou de la Tchétchénie par lesquelles la société civile russe a souffert. Pour cette raison, il a orienté sa force de frappe vers le volontariat et le mercenariat (fut-il déguisé), les appelés du contingent étant principalement utilisés en soutien. Enfin, après l’échec d’un “blitzkrieg” initial improductif du fait d’une inorganisation logistique évidente et d’une chaine de commandement inadaptée, il a voulu une guerre d’attrition dont l’objectif est triple :
– Concevoir et fabriquer des armements adaptés aux nouvelles conditions de campagne, – Épuiser les stocks de l’Otan ainsi que ceux de ses membres européens, précipitant ainsi la faillite économique de l’UE, – Éviter le risque d’enfermer le conflit dans l’idée d’un règlement exclusivement militaire en acceptant de négocier avec le seul concurrent stratégique plausible (les États-Unis). Dans le même esprit, veiller à ne pas laisser le conflit s’emballer ou s’élargir dans le but d’éviter une initiative inconsidérée de Bruxelles. Car interdire toute opportunité d’escalade conventionnelle, voire nucléaire, c’est aussi mettre en échec les fantasmes bellicistes de l’ennemi occidental.
Plutôt panthère ou plutôt constrictor, Vladimir ? Sa rapidité à agir et sa force incontournable m’obligeraient presque à imaginer une sorte de bête hybride capable de priver de sommeil les crânes plats et les incompétents notoires qui occupent, ici-même et dans tout l’Ouest européen, des postes régaliens et des charges militaires effectives. Mais le danger ne vient pas du pédophage moscovite, Prince des Ténèbres consacré par le tout-info, loin de là ! La menace – la malédiction pourrait-on dire – émerge au hasard de présidences occidentales aujourd’hui transformées en autant de salle des fêtes cocaïnées. Leurs tristes occupant(e)s, sont quant à eux condamnés à subir les effets d’une crise monstrueuse qu’ils ont patiemment mise en œuvre au fil de ces dernières décennies, par instinct de soumission, par lâcheté, par narcissisme, par clientélisme et, pour les plus tarés, par pure idéologie. Les problèmes qui nous accablent sont le fruit de leurs efforts acharnés à nous détruire. Gageons que le couperet du bon docteur Guillotin contribuera à trancher la plupart de ces questions.
J.-M. M.

















