La « vérité » sort de la bouche des blancs
Cette lettre est adressée à Marie Larocque, dont le deuxième livre vient de paraître le 25 février 2015 sous l’œil approbateur des médias québécois. Sa posture colonialiste face aux Haïtiens et Haïtiennes n’aurait presque été pas digne de mention, seulement de mépris, si ce n’était la participation enthousiaste des médias de masse (Radio-Canada, Télé-Québec, La Presse) à la diffusion de ses stéréotypes racistes.
Au Québec, sous le couvert de la « provocation », de l’« audace », de l’« irrévérence », ou mieux du refus du « politically correct » s’épanouit une déshumanisation qui s’accommode aussi bien du paternalisme que du dénigrement. Les généralisations les plus grossières sont presque exclusivement réservées aux femmes, aux migrant.e.s, aux personnes racisées, et en particulier aux noir.e.s et aux musulman.e.s. Cette nostalgie colonialiste naît d’une domination économique et politique qui assoit dans l’imaginaire son espoir d’assurer sa pérennité dans le réel.
Il était COMIQUE ET LAID, COMIQUE ET LAID pour sûr. - Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal (1939)
Regarde, il est beau, ce nègre… Le beau nègre vous emmerde, madame ! - Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952)
Touris, pa pran potrè m Touris, m pye alè Rad mwen tou chire Malè nèg pa gade blan Men, touris, gade chive m Touris, pa pran potrè m Ou pap konprann poz mwen Ou pap konprann anyen Nan zafè m, touris -Gi mi fay ens Epi, ale fè chimen w touris - Félix Morisseau-Leroy, Dyakout (1953)
An ugly thing, that is what you are when you become a tourist, an ugly, empty thing, a stupid thing, a piece of rubbish pausing here and there to gaze at this and taste that. - Jamaica Kincaid, A Small Place (2000)
Marie Larocque,
Quelques jours avant que votre livre ne paraisse, le racisme anti-haïtien continuait de faire des ravages en République Dominicaine : un homme lynché le 11 février, Claude Harry Jean, et un autre décapité, Ti Louis, le 19 février 2015. De votre côté, le 24 février, vous lanciez le récit, publié chez VLB éditeur, de votre long (et deuxième) séjour en Haïti après le séisme de 2010.
Vous avez cru bon vous servir des tribunes qui vous étaient accordées pour annoncer qu’Haïti est un pays qui « a cruellement, mais cruellement besoin d’éducation », que les Haïtiens ont « un côté très animal et sont peu éduqués », qu’il y a dans ce pays un racisme et un manque de compassion que vous trouvez « effrayants » parce que vous êtes « une occidentale ».
Vous avez aussi cru bon vous vanter sur votre blogue du fait que votre éditeur avait « laissé passer » un passage raciste dans votre livre.
Quel ordre croyez vous subvertir lorsque vous déclarez que les hommes noirs ne vous attirent pas à cause de « leurs lèvres trop grosses » et à cause de « leur odeur »? Vous êtes même allée plus loin, en précisant à la radio : « Moi je suis convaincue : les Noirs ont une odeur, les Asiatiques ont une odeur : toutes les races ont une odeur. [...] Moi je ferais le test les yeux fermés, dans dix personnes, je te le trouve, le Noir. Et c’est pas négatif. » Ce ne sera pas à moi de vous expliquer comment et pourquoi la race n’existe qu’en tant que construction sociale, et non olfactive. Ni pourquoi il est tout aussi raciste de dire, comme vous l'avez fait: « Les Noirs… c’est généraliste. On va garder ça comme ça. Ils sont tellement, tellement, tellement vaillants, il y a une force physique, j’ai jamais vu… une endurance, une résilience que moi j’avais jamais jamais vue ailleurs. »
Ces deux catégories que vous construisez : « les Haïtiens » et « les Noirs » prennent tout leur sens lorsque, une fois établi le gouffre qui sépare ce pays du vôtre, cette « race » de la vôtre, le mépris et le paternalisme de votre propos permettent aux blancs et aux personnes qui ne sont pas haïtiennes de se positionner face à ces catégories.
William T. Maud, A Peek at the Natives, 1899.
La plupart des discours racistes et colonialistes tirent avantage de l’idée reçue selon laquelle le racisme et le colonialisme seraient issus d'une forme soit d’ignorance ou de haine. Or, le plus souvent, ces modes de pensée et ces pratiques constituent des discours riches, détaillés, en apparence bien intentionnés et bien documentés, tant par des chercheur.e.s que par des écrivain.e.s comme vous.
Le racisme de gauche, par exemple, se félicite de considérer une travailleuse domestique haïtienne comme un être humain: « [Pour] moi c’était une humaine qui avait quelque chose à m’apporter, on discutait. […] Il y avait moyen de discuter de plein plein plein d’affaires. C’est pas des grandes intellectuelles, mais c’était pas des gens méprisables pour autant. Je trouve que c’était quelqu’un qui avait des forces. »
Le colonialisme de gauche (et probablement de droite), par exemple, se donne bonne conscience en payant une travailleuse domestique juste assez pour pouvoir la mépriser publiquement lorsqu’elle demande de l’argent pour les funérailles de sa mère.
Le colonialisme de gauche dénonce les ONG pour ensuite aller annoncer à Radio-Canada que les Haïtiens devraient « lâcher la Bible un peu pis apprendre, par exemple, l’agriculture. Ils manquent de connaissances en agriculture, c’est hallucinant. »
La parole raciste et colonialiste est celle qui sert une fonction sociale et politique, celle qui s'intéresse davantage à la culture et à l'éducation pour comprendre la misère et la mort qu'aux gouvernements et multinationales qui la produisent et qui en profitent. Vous ne dénoncez pas en soi l’occupation militaire et « humanitaire » du pays, vous la décrivez comme mal organisée, corrompue, pas assez efficace dans ses efforts de civilisation morale et technique. Vos déclarations, en ne cherchant jamais trop loin les causes de ce que vous pensez constater (tout en voulant donner l'impression que vous savez comment certaines choses marchent dans ce pays), posent une pierre à l’édifice qui permet à ce système parasitaire de se perpétuer et à des gens comme vous de continuer à en profiter.
« Haïti is open for business », disait l’équipe du Président Martelly.
Qu’ils ou elles travaillent pour des ONG, dans des écoles comme vous ou ailleurs, de plus en plus de Québécois.e.s, Américain.e.s, Français.e.s, et autres vont en Haïti profiter d’une inégalité créée et maintenue par leurs propres gouvernements. Le pays se retrouve avec de plus en plus de visiteurs, des touristes qui s’installent à plus ou moins long terme, la plupart habités par un désir profond de chosification, par une « curiosité » qui n’est qu’une complaisance dans l’ignorance et le racisme parfaitement entretenus. Entretenus pourquoi ? Pour qui ? Pour un public tout aussi avide de suprématie blanche, d’un va-et-vient entre le sauveur blanc plein de compassion et d’admiration et celui du blanc choqué par les sauvages.
Les médias
C’est là qu’entrent en scène les médias québécois, incapables de cacher (pourquoi ? pour qui ?) cette « étonnante jubilation » qui vient de la consommation, par procuration, du privilège blanc et de la déshumanisation décomplexés et déculpabilisés par un « amour » paternaliste.
Ces médias, non contents d’applaudir une parole « excessive, choquante, irrationnelle, crue et même cruelle », y ont carrément vu « la vérité ». Et c’est là que vos lectrices et lecteurs tombent dans un abrutissement plus profond que le vôtre. Radio-Canada parle de « regarder la réalité droit dans les yeux ». Un animateur a même cherché à étendre le champ de cette « vérité » : « Moi j’ai un ami qui a habité en Afrique… »
Michèle Ouimet, quant à elle, en rajoute, parlant d’« hyperréalisme », d’une « réalité toute nue », d’une réalité aucunement « bricolée ».
Cette « vérité », Michèle Ouimet l’attendait depuis combien de temps ?
N’y a-t-il pas plus de 50 ans que les Québécoises blanches et Québécois blancs francophones de souche colonialiste vivent aux côtés des Haïtiennes et Haïtiens ? S’il s’agit d’une « vérité », d’un récit « nécessaire », comme dit Marie-Christine Blais, c’est que ce livre répond aux attentes de son public blanc – les dépasse même. La « vérité » sort à chaque fois de la bouche des blancs – politiciens, journalistes, « coopérants », romanciers : ce sont eux qui font vivre cette économie du désir colonialiste. Ce sont eux qui apportent continuellement aux Québécoises et Québécois un récit qui présente les Haïtiennes et Haïtiens comme ils les conçoivent : comme un peuple sans histoire et sans littérature.
Belgique, Exposition universelle, 1958
Ce que vous apportez à vos lectrices blanches et à vos lecteurs blancs, tant ceux et celles qui « connaissent » Haïti par le voyage que par la télé, c’est le plaisir de voir se refléter leur propre regard raciste et d’être convaincu d’y voir la « vérité ». Ils contemplent leur vérité de blanc.he colonialiste, ils se rincent l’œil devant le corps d’une Vénus noire, devant un zoo humain.
C’est avec à peu près ce même regard qu’au quotidien, des Québécoises blanches et des Québécois blancs francophones nous demandent d’où nous venons, l’œil abruti, le regard avide d’exotisme, de la misère des autres, de la violence des autres, du « beau » et du « laid » des autres.
Pourquoi se gêner ? Pour qui ?
Le livre
Il est presque rassurant, parfois, de voir cohabiter la médiocrité et le racisme. J’ai essayé de lire votre livre (on me l'a refilé), mais j’ai abandonné. Trois raisons : 1) le langage raciste, 2) la désinformation, et 3) parce qu'il est juste plate et mal écrit. Je savais que j'allais être révoltée par le fond, mais en plus, le style ou plutôt le ton est inégal, et les tableaux sont trop courts. En même temps, la vision est tellement bornée, même lorsque la narratrice tente de prendre du recul, que ces tableaux n'auraient pas été très différents s'ils avaient été plus longs.
Celles et ceux qui s’intéressent réellement à Haïti devraient lire les livres que vous n’avez vraisemblablement pas lu. Ceux, par exemple, de Emmelie Prophète, dont le dernier le livre a paru un jour avant le vôtre, chez Mémoire d’encrier, ceux de Yanick Lahens, dont le dernier roman a remporté le prix Femina, ceux de Frankétienne, de Makenzy Orcel, pour ne nommer que ceux-là. De côté des essais, il faudrait remonter à Jean Price-Mars, en passant par Suzanne Comhaire-Sylvain, Laënnec Hurbon, et Michel-Rolph Trouillot.
Je prends le temps de les mentionner, pas pour vous (comme vous dites: « Je connais tout. »), mais parce que je sais de par ma propre expérience qu'en grandissant au Québec, même avec des parents Haïtien.ne.s, on perçoit toujours trop souvent Haïti à travers un regard blanc et colonialiste.
Lors de la conférence-débat « La Parole des Afro-descendantes: Entre paternalisme, confiscation, et réappropriation » organisée autour du documentaire Ouvrir la voix d'Amandine Gay, Ndella Paye, militante féministe anti-raciste soulignait l'importance pour les afroféministes de bloguer « pour laisser des traces de notre passage. Pour que nos enfants trouvent ces traces-là et se reconnaissent dedans. » Quelques personnes ont suggéré qu'il fallait éviter à tout prix de vous faire de la publicité. À l'argument de Ndella Paye, j'ai ajouté celui de Délice Mugabo, militante black feminist, qui rappelait récemment l’avertissement de Zora Neale Hurston : « If you are silent about your pain, they’ll kill you and say you enjoyed it. »
Octavia Pierre













