"La Ronde" de Max Ophüls - d'après la pièce de théâtre éponyme d'Arthur Schnitzler (1897) - avec Anton Walbrook, Simone Signoret, Gérard Philipe, Danielle Darrieux, Jean-Louis Barrault, Daniel Gélin, Odette Joyaux, Serge Reggiani, Simone Simon, Fernand Gravey ete Isa Miranda, mars 2024.
A table lamp in chrome with five arms and round shades. Each arm swivels to adjust the light direction. Off/on switch located on the base. Made by Reggiani, circa 1960.
« Ma liberté, longtemps je t’ai gardée comme une perle rare. » C’est Moustaki et Reggiani qui chantaient ça, quand nous étions plus jeunes. Il y avait eu Mai-68, « sous les pavés la plage » et surtout cette interdiction qui se mordait la queue, un paradoxe plus fort que le mensonge du Crétois : « Il est interdit d’interdire ! » Comment dire autrement qu’on était contre toute contrainte, qu’elle fût imposée par l’État, la société, la religion ou la morale ? Liberté d’aller et venir : « pour aller n’importe où, pour aller jusqu’au bout des chemins de fortune » disait la chanson. Liberté de penser et de s’exprimer, d’être et de paraitre, de s’engager et de s’abstenir, de travailler et de glander. Bien entendu, c’était une liberté qu’on désirait pour soi-même, sans trop se soucier si elle convenait aussi au voisin. En particulier, si elle n’empiétait pas sur sa liberté à lui. Ou à elle. Sans se demander surtout si une société faite d’individus tous assoiffés d’une liberté sans entraves est encore gérable. « Ce qui est formidable, me disait un copain à cette époque (on ne disait pas encore génial, super ou impec) parlant de la vie sur un nouveau campus, c’est qu’il n’y a pas d’interdits, on est libre ! »
Je pensais à l’avis de ce copain quand je vis récemment, à Ottawa d’abord, puis à Paris ou en Nouvelle Zélande, des files de voitures, de fourgons, de camping-cars et de poids lourds arborant des drapeaux aux couleurs nationales ou autres, tous véhicules conduits ou occupés par des hommes et des femmes épris de liberté, soit une procession motorisée s’autoproclamant « convoi de la liberté ». Avant d’épiloguer sur cette liberté chérie, réfléchissons un instant sur le mot convoi. Quand on l’emploie ces derniers temps, c’est surtout pour parler de ces initiatives humanitaires qui consistent à apporter des tonnes de nourriture et de médicaments à une population déshéritée, fuyant la guerre ou la sécheresse qui sévissent dans leur pays. Ou bien c’est une colonne qui se fraie un chemin entre deux feux pour secourir ou libérer des pauvres hères manquant de tout, à commencer par la liberté. Tandis que les convois récents qu’on nous montre, ce sont des citoyens qui protestent contre les mesures de confinement, de distanciation et surtout de vaccination imposées ou conseillées par leurs gouvernements. Tout en profitant de la liberté de circuler sur des routes entretenues aux frais du contribuable, ils ont comme but avoué d’empêcher les autres de circuler normalement. Ils veulent engorger ou bloquer le trafic dans les grands centres urbains pour donner libre cours à leur soif de liberté. Écoutons-les quand un journaliste leur tend le micro.
– Nous on est contre les mesures du gouvernement. C’est de l’embrouille tout ça ! Leur vaccin ils l’ont fabriqué beaucoup trop vite. – Il y a quand même des millions, et bientôt des milliards de gens vaccinés qui se portent bien et qui ne risquent pas de contaminer les autres ? – Et les effets secondaires, vous êtes au courant ? Et les rechutes ? On a bien vu qu’il y a des vaccinés qui contaminent malgré tout. D’ailleurs, qu’est-ce qu’ils ont mis dans leur vaccin ? – Quand vous dites ils, c’est qui ? – Le gouvernement et toute la clique, les banques et les médecins, qui se font du fric avec la pandémie. – Mais si vous êtes contaminé, vous serez hospitalisé et soigné par des médecins ? Plus de 80% des malades du Covid hospitalisés sont non vaccinés ! – C’est ce qu’ils disent pour qu’on se fasse vacciner ! Mais à nous, on ne la fait pas ! On est pour la liberté, nous. C’est pas au gouvernement de dire qu’on doit porter un masque ou respecter les distances ! On est en démocratie, non ?
Démocratie, voilà qui est bien dit. Selon l’origine du mot, c’est « le gouvernement du peuple ». Pas directement mais à travers ses représentants. Qui sont élus par le peuple et qu’il peut congédier à la première occasion. Qui votent des lois permettant une coexistence pacifique des citoyens. Une de ces lois est la liberté d’opinion et d’expression. Une autre, celle de grève ou de manifestation. Mais pour que cette liberté ne dégénère pas en « guerre de tous contre tous », selon l’expression de T.Hobbes, elle est conditionnée par des règles, que chacun doit respecter, ne fût-ce que pour éviter que la liberté des uns ne limite ou n’étouffe celle des autres. Autrement dit, pour sauvegarder le bien commun. Si en plus une société est menacée par une calamité qui s’attaque à la santé et à la vie de tous ses membres, la démocratie n’exige-t-elle pas des restrictions propres à limiter la propagation du mal ?
On ne peut certes pas demander aux participants des soi-disant « convois de la liberté » d’avoir lu Montesquieu. Mais ne pourrait-on leur rappeler, lors d’un arrêt dans quelque relais routier, ce que l’auteur de L’esprit des lois dit à propos de la liberté dont ils se réclament ? « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. Et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles interdisent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
"House of Gucci" de Ridley Scott - adapté de l'assassinat de Maurizio Gucci (1999) narré dans le livre "The House of Gucci: A Sensational Story of Murder, Madness, Glamour, and Greed" de Sara Gay Forden (2000) - avec Lady Gaga, Adam Driver, Jared Leto, Al Pacino, Jeremy Irons et Camille Cottin, décembre 2021.