Personne ni rien, aucune technique du récit ne diront ce que furent les six mois imposés aux feddayin dans les montagnes de Jérash et d’Ajloun, surtout dès les premières semaines, avant que commencent les grands vents, les grands froids. Donner un compte rendu des événements, établir la chronologie, les réussites et les erreurs des feddayin, l’air du temps, la couleur du ciel, de la terre et des arbres, je pourrai les dire mais jamais faire éprouver cette légère ébriété, la démarche au-dessus de la poussière et des feuilles mortes, l’éclat des yeux, la transparence des rapports non seulement entre feddayin mais entre eux et les chefs. Ils étaient prisonniers de ce quadrilatère de soixante kilomètres de long sur quarante de large, ils s’y comportaient au point d’évoquer les jeunes seigneurs des tapisseries. On pouvait en le voyant dire d’eux, prisonniers mais sur parole. Tout, tous, sous les arbres étaient frémissants rieurs, émerveillés par une vie si nouvelle pour tous, aussi pour moi, et dans ces frémissements quelque chose d’étrangement fixe, aux aguets, réservé, protégé comme quelqu’un qui épie sans rien dire. Tous étaient à tous. Chacun était en lui-même, non pas saoul, mais seul. Et peut-être non. En somme souriants et hagards. La région jordanienne où ils étaient repliés – je peux utiliser les mots enfuis et repliés selon certaines dates – le bonheur sous les arbres était si grand qu’aux yeux des privilégiés du monde arabe la révolution palestinienne passait pour une simple fronde.
Jean Genet, Un Captif amoureux, Gallimard, 1986












