Prêche sur les tendresses de Dieu
Épître aux Romains 12,1
Je vous exhorte donc, frères, par les tendresses de Dieu, à offrir vos corps comme sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera, de votre part, un culte raisonnable.
Prêche
Quel lien y a-t-il entre la cène où nous sacrifions du pain pour rendre la louange à Dieu et la résurrection du Christ qui fut « sacrifié » sur la croix ? La réponse semble évidente : le sacrifice. Quand il prend du pain et dit « ceci est mon corps livré », faut-il en conclure que Jésus anticipe un sacrifice sanglant, en l’occurrence, sur la croix par celui du pain ? Nous faisons ce raccourci, n’est-ce pas ? Ceux qui écrivent les évangiles le font-ils ? Et voilà Paul qui nous parle d’un autre sacrifice, du nôtre.
Le sacrifice, l’entendons-nous au sens d’« ôter, retirer de l’existence » afin d’obtenir un plus grand bien ? La vie de Jésus est ôtée ; le pain ne nous est pas retiré : nous le mangeons. Lequel des deux prévaut pour notre foi, ce qui nous est enlevé ou ce qui nous est donné ?
Le sacrifice, l’entendons-nous au sens de « rendre sacré ». Tout est sacré. Le protestant qui sommeille en nous réagit : rien n’est sacré. Nous balayons tout ceci écartant Paul, le comble si nous nous pensons héritiers de la Réformation.
« Sacrifice vivant » / « θυσίαν ζῶσαν » (Romains 12,1). Pierre tient une exhortation assez semblable : « Édifiez-vous pour former une maison en esprit, un saint sacerdoce, afin d’offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ » / « πνευματικὰς θυσίας » (Première épître de Pierre 2,5). « Sacrifice vivant » ; « sacrifices spirituels ». La perspective est belle mais, concrètement, devons-nous nous offrir nous-mêmes en sacrifice ou en offrir de spirituels ?
L’encouragement au sacrifice s’arrête assez vite. Qu’aurions-nous à offrir ? Le « sacrifice » du Christ est passé et « sacrifice vivant » est un oxymore : ce ne va pas ensemble. Il faut mourir dans un sacrifice. Non, nous ne comprenons pas. Ceci nous semble trop difficile, à nous qui ne sommes pas théologiens. Reprenons doucement à la lumière des évangiles.
Jésus n’a pas à être sacrifié. Luc nous l’indique clairement. De famille pauvre, ses parents offrent deux tourterelles, non un veau, pour le rachat de Jésus au temple (Luc 2,24.). Par ces deux animaux, le sacrifice est rempli une fois pour toutes en ce qui concerne Jésus : la croix, événement tragique, ne saurait être, pour Luc, un second sacrifice. Celui-ci emploie bien le mot de « sacrifice » mais vise un crime politique de l’occupant romain : « ὧν τὸ αἷμα Πιλᾶτος ἔμιξε μετὰ τῶν θυσιῶν αὐτῶν » (Luc 13,1). Des galiléens offraient un sacrifice dans leur pratique ; ce qui intéresse Luc n’est pas l’acte religieux ; il souligne la violence politique de celui qui sacrifiera Jésus sur la croix, le grand prêtre de l’état occupant, Pilate. Celui-ci mêle le sang des galiléens à leur sacrifice ; il les massacre. Le sang coule ; c’est l’horreur politique.
Mais le verbe est bien étroitement lié la Pâque. Luc, avec Marc, est le seul à parler de Pâque qu’il convient de sacrifier : « ἐν ᾗ ἔδει θύεσθαι τὸ πάσχα » (Luc 22,7) ; « ὅτε τὸ πάσχα ἔθυον » (Marc 14,12). Qu’est-ce qui est sacrifié ? L’agneau tué est un bien pour celui qui célèbre et mange et Dieu reçoit une action de grâce pour la vie qu’il veut nous donner. Le « sacrifice vivant » de Paul prend sens même si l’agneau, le pain sont offerts et non nous-mêmes. Le plaisir est associé au sacrifice du repas pris ensemble et Dieu y prend part quand nous rendons grâces.
Peut-être avons-nous en tête l’expression « agneau de Dieu » : Jean le baptiste appelait Jésus ainsi au début des évangiles et non en lien avec la Pâque. Contrairement à nous, peut-être, les évangélistes ne comprennent pas Jésus tel l’agneau du sacrifice de la croix. La Pâque où il prend du pain est la nôtre ; il en choisit la part non sanglante précisément et nous met en action de grâces pour le salut qui est tendresse de Dieu selon l’expression de Paul.
Jésus prend et offre. « Ceci est mon corps » ; « prenez ». À notre tour, nous prenons mais, si nous n’offrons rien, que se passe-t-il ? Prendre ce qui ne nous appartient pas est un vol si nous ne le restituons pas ; par un cambriolage, en effet, Jean comprend la notion de sacrifice : « μὴ ἵνα κλέψῃ καὶ θύσῃ καὶ ἀπολέσῃ » (Jean 10,10). Le voleur sacrifice la richesse de la maison et nous enlève au lieu de nous donner comme Jésus à la Pâque. Allons-nous sacrifier, cambrioler à notre tour ? Jean répond qu’il n’en est pas question. La Pâque ne saurait être un cambriolage. Il écarte définitivement le verbe « sacrifier », utilisé par Marc et Luc. Il use d’un autre mot : « la fête », « ἑορτῆς » (Jean 13,1) ; la Pâque est festive. Le culte est une fête aussi pour Paul qui se réjouit de ce que Dieu éprouve d’agréable. La Pâque de Jésus n’est donc pas sacrificielle ; la première cène ne l’est pour aucun évangéliste. Comment nos célébrations pourraient-elles l’être ?
« Je prends plaisir à la miséricorde et non aux sacrifices » / « Ἔλεον θέλω, καὶ οὐ θυσίαν· οὐ γὰρ ἦλθον καλέσαι δικαίους, ἀλλ’ ἁμαρτωλοὺς εἰς μετάνοιαν » (Matthieu 9,13). Et lorsqu’il est question de sacrifice dans les évangiles, Matthieu cite le Psaume 51. Ainsi, le terme n’est pas du nouveau testament mais un emprunt à l’ancien. L’appel de Matthieu s’enracine dans le « Je prends plaisir » du psaume alors qu’il n’est pas quelqu’un de bien, un apôtre pourtant censé être à la racine du sacerdoce qui offre. Quel sacrifice opère-t-il ? Aucun. Il y a le plaisir de Dieu : il suit Jésus. Nous aussi, n’est-ce pas ? Nous comprenons soudain ; nous entrons à la suite par le plaisir de celui qui ne veut pas de sacrifice ; s’instaure une rupture entre le sacerdoce que nous sommes et le sacrifice sanglant. Matthieu sacrifice tout pour le Christ qui lui offre une nouvelle vie. Il devient un « sacrifice vivant » comme Paul l’exprime en sa lettre. Il s’agit d’un détournement de sens, n’est-ce pas ?
Et Jésus entre dans le temple et mange le pain du sacrifice ; celui-ci rate donc. Jésus mange : est-ce un avant-goût du sacrifice, le sien, censé remplacer celui du temple ? Il a faim et mange le pain pour assouvir un besoin, pour vivre ; l’acte n’a rien de religieux ; il est humain, négation du sacrifice, du sacré même. Et si nous n’avions pas saisi, Matthieu insiste encore avec le psaume : « Je prends plaisir à la miséricorde et non aux sacrifices » / « Ἔλεον θέλω καὶ οὐ θυσίαν, οὐκ ἂν κατεδικάσατε τοὺς ἀναιτίους. » (Matthieu 12,7).
Matthieu charge, pour la troisième fois, la nullité du sacrifice et nous éclaire. Il dénonce celui qui croit que l’autel du sacrifice n’est rien alors que l’offrande dessus aurait de la valeur / « Ὃς ἐὰν ὀμόσῃ ἐν τῷ θυσιαστηρίῳ, οὐδέν ἐστιν » (Matthieu 23,18). Il souligne, non de ce qui est offert, mais l’autel du sacrifice offert. Une offrande de pain, voire de morceau de viande grillée, voire de cadavre de crucifié n’est pas un sacrifice : la valeur est nulle. Comprenons bien. L’autel au centre de sa préoccupation est une manière pudique de parler de Dieu qu’il ne nomme pas directement par respect. Si sacré il y a, c’est Dieu même qui accepte le sacrifice sur l’autel du temple. Certes mais, rappelle Matthieu, Dieu ne veut pas de sacrifice. Le « sacrifice vivant » de Paul, par détournement de sens, n’est possible que « par les tendresses de Dieu » qui prend plaisir dans ce que nous lui offrons. Mais qu’avons-nous à offrir à part nous-mêmes ?
Marc est encore plus lapidaire. Il ne s’embarrasse pas ; une phrase suffit : « Aimer Dieu de toute sa force vaut mieux que tout sacrifice » / « καὶ τὸ ἀγαπᾷν τὸν πλησίον ὡς ἑαυτόν, πλεῖόν ἐστι πάντων τῶν ὁλοκαυτωμάτων καὶ τῶν θυσιῶν » (Marc 12,33). C’est donc bien plus que le refus de tout sacrifice. Aimer n’en demande aucun ; aimer devient un ordre. Et nos représentations s’effondrent : nous sommes devant l’ordre d’aimer et non de trouver un sacrifice à offrir. Notre relation à Dieu est modifiée : nous sommes mis devant notre impossibilité et, dans notre échec, nous expérimentons l’image d’un Dieu qui est tendresse à notre égard avant même que nous éprouvions de l’amour pour lui.
La notion de sacrifice est mise dehors en raison même de l’amour de Dieu qui se révèle à nous. Jésus fut crucifié. Libre à nous de l’interpréter tel un sacrifice quand, eux, les évangélistes le refusent. Face à une telle radicalité, nous nous raccrochons encore à Paul qui évoque Jésus, livré en sacrifice dans l’Épître aux Éphésiens 5,2 : « καὶ περιπατεῖτε ἐν ἀγάπῃ, καθὼς καὶ ὁ Χριστὸς ἠγάπησεν ἡμᾶς καὶ παρέδωκεν ἑαυτὸν ὑπὲρ ἡμῶν προσφορὰν καὶ θυσίαν τῷ Θεῷ εἰς ὀσμὴν εὐωδίας ». Allons-nous recommencer notre contresens ? Paul, ici, parle du Christ ressuscité, livré à Dieu offrande de bonne odeur. Ce n’est pas un cadavre ; l’amour de tendresse que Dieu porte à celui qu’il ne laissa pas dans la mort est pour nous. Marchons dans un tel amour à l’exemple du Christ, écrit Paul. Le sacrifice est bien le cœur de la Pâque au sens où Jésus est un sacrifice de louange ; il manifeste la tendresse de Dieu qui ne laisse pas dans la mort mais prend plaisir à être honoré de nos louanges.
« Je vous exhorte, par les tendresses de Dieu, à offrir vos corps comme sacrifice vivant ». Nous comprenons : nous sommes des pains sans levain, ajoute encore Paul évoquant le Christ, notre Pâque sacrifiée dans la Première épître aux Corinthiens 5,7. Nous sommes de une pâte nouvelle. Nous sommes de la bonne pâte, offerte, sacrifiée, rendue sacrée par le salut qui est plaisir pour Dieu. Bien vivants, nous sommes rendus en louanges par l’assurance que Dieu ne nous laissera pas dans la mort. Telle est notre foi.
Quel lien y a-t-il alors entre la cène où nous sacrifions du pain pour rendre la louange à Dieu et entre la résurrection du Christ, mort sur la croix ? Notre réponse est celle de notre foi : Dieu en ses tendresses qui se plaît à notre sacrifice de louange.
Amen.










