© Clemens Kalischer
« Clemens Kalisher, des villes et des champs »
Il y a des rencontres qui scellent un destin et qui définissent un cap, une orientation ou même une vocation. C’est exactement ce qui est arrivé au jeune Clemens Kalischer, à Paris, en 1936. Le jeune Clemens, inscrit au lycée Michelet, décide un jour de faire l’école buissonnière avec un ami. Les deux garnements déambulent dans les allées que l’on imagine grouillantes de monde du Bon marché lorsque le jeune Clemens tombe sur un ouvrage en vente sur un étal. Il s’agit d’un livre de photographies d’André Kertesz, « Paris vu par André Kertesz ». Coup de foudre immédiat pour celui qui vient de découvrir la charge poétique et esthétique de la photographie. Une rencontre que l’on pourrait qualifier de doublement capitale puisque ce livre sur Paris marquera le jeune Kalischer au parcours si atypique.
Né en 1921 à Lindau en Allemagne, Clemens Kalischer réside à Berlin jusqu’en 1933, date de l’accession au pouvoir d’Hitler. La famille Kalischer, opposée au nazisme et de confession juive, se réfugie en Suisse avant de s’établir à Paris cette même année. Un confort provisoire puisque la famille Kalisher sera internée dans des camps en 1939 lorsque débute la seconde guerre mondiale, du fait de sa nationalité…allemande. Au moment de l’occupation, le danger guette à nouveau cette famille parquée dans un camp, un péril qu’anticipe Varian Fry, un journaliste américain installé à Marseille. Ce véritable héros a mis en place un réseau baptisé Emergency Rescue Committee pour exfiltrer ceux qui risquent de subir les foudres de l’occupant. Son réseau permettra la fuite de nombreux intellectuels, d’opposants politiques et d’artistes (Marc Chagall, André Masson, Max Ernst, André Breton, Hannah Arendt) vers les États Unis d’Amérique. La famille Kalischer profitera de cette aubaine inespérée pour fuir encore.
Ballotté par le destin, Clemens se retrouve donc à New York, employé dans un grand magasin de Manhattan mais il se console en suivant tous les soirs, avec passion, des cours de photographie. Et c’est tout naturellement vers tous ces mêmes réfugiés qui arrivent par paquebots entiers que Clemens tournera son objectif pour réaliser ses premiers clichés. Ils sont exceptionnels d’humanité, de compassion, de tact, de distance et de vérité. Un photographe est né, sur ces quais, au milieu de cette foule bigarrée et hagarde, rescapée de la Shoah, de ces bagages ficelés dans l’urgence, de cette émotion palpable que l’on peut lire sur ces visages soulagés d’être arrivés à bon port. Il réalisera cette remarquable série intitulée « Réfugiés » (« Displaced Persons », 1947 – 1948) qui témoigne de cette période tourmentée de l’histoire. Entre temps, du fait de sa parfaite maitrise du français, il est engagé par l’AFP (Agence France presse) avant de devenir photojournaliste pour le New York Times, un contrat qui durera 35 années. Le voilà professionnel, il croise Henri Cartier Bresson impressionné par sa série « Displaced Persons », ses clichés sont exposés au MoMa. Sa carrière est lancée.
L’ouvrage intitulé tout simplement « Clemens Kalisher, des villes et des champs » édité par Marval en 2004, retrace une grande partie de l’œuvre de ce photographe trop peu connu en Europe. Les poignantes images de « réfugiés » (« Displaced Persons ») donnent le ton avant que les photographies d’une ville de New York démesurée, pleine de vie et d’effervescence (1946 – 1959) ne montrent la muette fascination de Kalischer pour l’humain et son environnement. Infatigable arpenteur de la Grosse pomme, Kalischer a un faible pour les quartiers pauvres où s’égaient des nuées d’enfants de toutes les couleurs (Harlem, Bronx), pour les métiers durs où l’effort se voit (dockers, ouvriers) et toujours un regard attentif pour ces lieux de transit (gare, port, Times Square). Il s’inscrit dans le courant qualifié de New York school, de la photographie urbaine qui met en scène des anonymes plongés dans la frénésie des mégalopoles tout comme Helen Levitt, Richard Avedon, Louis Steiner ou Diane Arbus. La série « Nouvelle Angleterre (1949 – 1986) » et « Shenandoah, Pennsylvanie, 1960 » montrent une toute autre Amérique, rurale avec une place belle accordée à la douceur des paysages et à la joie de vivre des habitants qui transparait dans les photographies sobres et sans effet particulier. « France 1962 – 1963 » n’est pas sans rappeler le travail de Doisneau tandis que la série « Italie 1962 – 1963 » revient sur le côté campagnard avec le travail des champs, la montagne (les Alpes italiennes) et ces hommes et femmes à l’allure rustique mais qui dégagent une humanité et une dignité palpables. Là est la force de Kalisher, cette restitution d’une intuition humaniste que l’on retrouve également dans la dernière partie de son travail intitulée « Inde, 1964 ». Disparu en 2018, il laisse une œuvre pétrie d’humanisme qui dit son émerveillement, toute sa pudeur et son humilité.
Cote : Photo 2 KAL
« Clemens Kalisher, des villes et des champs » de Alain D'Hooghe (1955-....). Biennale internationale de la photographie et des arts visuels de Liège. Paru en 2004, éditions Marval, 173 pages
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