Les Marées de l'Aube Rouge
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Chapitre 25 : Le vent tourne
Chapitre 24 - Chapitre 26
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La nuit tombe. Les camps se séparent. Mais Béatrice, elle, cherche quelqu'un. Elle monte sur le Red Force. Volontairement. Pour la première fois. Et dans la cabine du capitaine, entre deux coupelles de saké, un secret vieux de dix ans sort de l'ombre.
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« L’amitié naît du silence plus que du bavardage. » Antoine de Saint-Exupéry.
La nuit était tombée depuis un moment déjà, enveloppant la plage d'un voile d'ombre douce, à peine troublé par la lumière vacillante des feux de camp. La famille Shine n'avait pas cherché à rejoindre le groupe de Shanks et de ses alliés. Pas par mépris, ni même par hostilité, mais simplement parce que ce n'était pas dans leur nature. Ils formaient un bloc, une entité à part, soudée par des décennies d'histoire, de traditions et de souvenirs partagés.
Pourtant, une surprise douce et inattendue se produisit. Malgré les rivalités ancestrales entre le nom de Roger et celui de Barbe Blanche, dont les échos avaient traversé les générations, l'équipage de Marco et la famille Shine se mêlèrent. Sans la moindre gêne. Pas de crispation, pas de défiance. Peut-être grâce à la présence naturelle d'Aaron Shine, qui facilitait chaque interaction avec la décontraction d'un vieux frère de mer. Mais plus encore, cela tenait à une évidence : les Shine et les hommes de Barbe Blanche se ressemblaient bien plus qu'ils ne l'auraient cru. Même droiture, même loyauté farouche envers les leurs, même respect des valeurs les plus simples. La réunion stratégique les avait déjà rapprochés. Cette soirée ne faisait que le confirmer : ici, personne ne jouerait un rôle.
À bonne distance de cette effervescence, bien au-delà du cercle de lumière projeté par les feux et des éclats de voix portés par le vent, l'équipage de Shanks et leurs alliés occupaient un autre coin de la plage, suffisamment éloignés pour qu'aucun son, aucun éclat de rire du camp Shine ne leur parvienne. Isolés derrière la rangée imposante des navires amarrés, ils formaient un groupe tout aussi animé, mais d'une toute autre nature.
Là-bas, l'ambiance était à leur image : bruyante, exaltée, presque hystérique. Certains jubilaient d'être enfin réunis avec leurs semblables, avec les Lieutenants et leur Grand Capitaine. D'autres levaient leurs verres en criant des bravades, portés par cet étrange mélange de soulagement et de fierté. Car malgré la remontrance cinglante qu'ils avaient reçue, ils n'étaient pas découragés. Bien au contraire : cette soirée devenait presque une célébration officieuse, celle de leur volonté commune de se racheter, de prouver leur valeur, et de montrer à Shanks qu'il pouvait compter sur eux.
Týr, fidèle à lui-même, n'avait respecté aucune de ces séparations tacites. Il s'était mêlé à l'équipage de Shanks avec la désinvolture de ceux qui n'appartiennent à aucune case, accueilli avec une curiosité mêlée de sympathie. Son rire résonnait parmi les voix, il échangeait des plaisanteries, distribuait des tapes dans le dos et trinquait sans retenue, puisqu'il connaissait tout ce beau monde depuis toujours.
Puis, avec la même simplicité, il se leva, leva son verre pour saluer l'assemblée et lança un franc :
— Allez, bonne soirée à vous les gars ! Profitez bien !
Son départ, en apparence anodin, laissa pourtant derrière lui un blanc fugace, une brève suspension dans l'atmosphère exaltée. Les regards se croisèrent. Quelques murmures à peine voilés glissèrent entre les membres de l'équipage.
Shanks suivit la silhouette de Týr du regard, sans rien dire. Il savait qu'il entretenait une bonne relation avec Béatrice… mais il ne pensait pas qu'il choisirait, sans hésiter, de tourner le dos à l'équipage pour elle. Cette constatation lui tira un froncement de sourcils, sans qu'il cherche à y réfléchir davantage.
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Quelque temps après le début des festivités, Béatrice avait quitté le cercle lumineux des feux de joie. Elle laissa derrière elle les éclats de voix et les chants, pour s'enfoncer dans l'obscurité tranquille. Le sable fin crissait sous ses pas, et seule la lueur pâle de la lune dessinait son chemin, glissant sur les coques des navires amarrés. Le murmure des vagues remplaçait peu à peu le brouhaha des festivités.
Béatrice observa un à un les navires. Les siens, ceux des alliés, ceux de Marco… et enfin…
Son regard se posa sur celui-là. Ce navire qui, lors de leur toute première rencontre, avait été pour elle un calvaire. Un cauchemar. Le Red Force. Il semblait toujours aussi grand, puissant, imposant. À l'image de l'équipage qu'il portait : lourd d'histoires, de batailles et de victoires.
Elle hésita un instant à monter. Après tout, Shanks était peut-être encore avec les siens, quelque part plus loin, avec les autres capitaines. Mais malgré le doute, malgré l'hésitation, elle voulait tenter sa chance. Le retrouver.
Elle ignorait encore exactement pourquoi. Était-ce pour comprendre ce qui s'était passé… dans son esprit ? Pour reparler de la réunion ? Pour comprendre pourquoi, et comment, il avait pris leur défense ; la sienne, celle de sa famille ?
C'était l'une de ces rares fois où Béatrice ne savait pas vraiment ce qu'elle ressentait. La seule certitude qu'elle avait… c'était qu'elle voulait le voir.
Prenant son courage à deux mains, elle posa le pied sur la planche de bois qui reliait la terre ferme au Red Force. Avec prudence, elle commença à grimper. À chaque pas, la sensation devenait plus vertigineuse, et une montée d'adrénaline douce mais tenace lui nouait la poitrine.
Elle découvrait ce que cela faisait… ce que cela signifiait vraiment de mettre les pieds sur un navire aussi incroyable, aussi chargé d'aventures, de puissance et de légendes. Même le navire de Týr, qu'elle connaissait par cœur, ne lui avait jamais provoqué un tel frisson.
— Alors tu étais là, fit Béatrice en le retrouvant près de la barre du navire.
En entendant sa voix, Shanks se retourna aussitôt. Son visage s'éclaira d'un sourire sincère, visiblement content de la voir. En l'observant, il comprit vite que rien de grave ne s'était passé du côté de sa famille, du moins, rien qui transparaisse sur son visage.
— Tout va bien de ton côté ? demanda-t-il quand même, par réflexe.
— Oui, finalement rien d'important, répondit-elle en gloussant, avant de venir s'accouder à la rambarde, le regard fixé sur lui. Et toi ? Que faisais-tu ?
Son regard se porta un instant sur la barre. Le Red Force était amarré… alors que faisait-il là, exactement ?
— Je réfléchissais à notre prochaine destination, après l'Opération Banaro terminée, répondit Shanks en désignant des papiers qu'elle n'avait pas remarqués jusqu'ici.
— Oh ? Et quelle est-elle ? s'intéressa-t-elle aussitôt, faisant mine de vouloir s'approcher pour voir.
Mais, comme s'il avait anticipé son mouvement, il s'était déjà avancé vers elle, dépliant une carte qu'il posa directement sur la rambarde entre eux.
— Regarde, ici, il tapota un point du doigt. C'est l'une de mes îles. Elle est connue pour sa brasserie… le saké là-bas est une pure merveille.
— Ah, oui ! Tabemono m'en a parlé, s'enthousiasma Béatrice en se remémorant aussitôt le goût. Ce saké est incroyable…
— T'en veux ? proposa-t-il en jetant un regard vers l'intérieur du navire. J'en ai dans la réserve. Si ce n'était que pour moi, Beckman m'aurait sûrement interdit d'y toucher… mais… il fit mine de réfléchir en se grattant le menton, si c'est pour le promouvoir, il aurait peut-être fermé les yeux.
Béatrice éclata de rire, secouant la tête, faussement désespérée.
— Franchement… je me demande encore qui est le capitaine sur ce navire, soupira-t-elle, amusée.
Déjà en train de s'éloigner, Shanks lui lança un regard par-dessus son épaule, faussement outré.
— Tu dis ça parce que tu ne m'as jamais vu dans le feu de l'action !
— Oui, sûrement… répondit-elle en sifflotant, le regard volontairement détourné, comme si elle observait le ciel avec un intérêt soudain.
Quelques instants plus tard, après plusieurs joutes taquines échangées sur le pont, ils finirent par se retrouver dans la cabine du capitaine. Sur le trajet, Béatrice ne s'était pas gênée pour poser une pluie de questions sur le navire. Assoiffée de savoir, elle voulait connaître les moindres histoires qui faisaient la légende du Red Force. Shanks en était ravi. Si elle commençait à être aussi à l'aise avec ce navire, la prochaine invitation à monter à bord ne serait peut-être plus une barrière.
— Je te dis, c'est pas la force qui fait la position… Regarde Isaac et Alaric ! lança-t-elle en entrant dans la cabine derrière le capitaine.
Shanks s'affala sans cérémonie sur le canapé, tandis que Béatrice prit place dans celui d’en face. Derrière elle, les grandes fenêtres laissaient passer les reflets dansants des vagues, caressées par la lumière pâle de la lune. Combinée aux lueurs chaudes de la cabine et à l'odeur familière de l'homme, un mélange de bois ciré, de cuir et de sel, Béatrice se sentit enveloppée d'un cocon rassurant, comme si, ici, rien ne pouvait l'atteindre.
D'un geste sûr, Shanks déboucha la bouteille et les servit. Elle ne put s'empêcher de saluer intérieurement la dextérité qu'il déployait malgré l'absence de son bras gauche. Cela semblait si naturel, si ancré en lui, qu'on en oubliait presque ce détail.
— Alaric… c'est bien le Duc, celui qui est aussi directeur de la prison de ta famille ? demanda-t-il en lui tendant sa coupelle.
— Tout à fait, confirma-t-elle en la saisissant et le remerciant. Et… c'est même l'un des hommes les plus forts de la famille.
— Pour être le directeur d'une prison, il vaut mieux, sourit-il. Il fait partie de la famille, j'imagine ?
Béatrice porta la coupelle à ses lèvres, laissant le saké effleurer sa langue. La saveur douce et veloutée la frappa aussitôt, réveillant en elle une nostalgie presque douloureuse. Elle se retint de laisser échapper un soupir de satisfaction, cela n'aurait pas été très approprié face à l'homme.
— Je me suis mal exprimée, se corrigea-t-elle. On n'a pas de lien de sang. Mais dans notre famille, ça n'a jamais eu d'importance. Il compte énormément pour nous… Même s'il ne sort jamais de sa fichue prison… bougonna-t-elle en baissant la voix, le regard un peu plus sombre.
— Il te manque, hein ? lança Shanks, un sourire en coin, presque pour la taquiner, mais avec une vraie douceur dans la voix.
— Beaucoup… Ça fait cinq mois que je ne l'ai pas vu… soupira-t-elle. Je devrais peut-être lui ordonner de rentrer, tiens…
Shanks la regarda, presque amusé, mais aussi touché. Il adorait la façon dont elle parlait sans filtre, sans masque, sans peur de ses émotions. C'était un héritage évident de Thoma. Là où d'autres auraient contenu, retenu, étouffé ce qu'ils ressentaient, Béatrice le disait simplement. C'était aussi ce qu'il respectait le plus chez elle. Elle avait mis du temps à lui exprimer son aversion, au début, pour ne pas nuire à leur alliance… Même si une fois lancée…
Un gloussement échappa à Shanks, attirant aussitôt la confusion de Béatrice.
— Quoi ? fit-elle, haussant un sourcil, méfiante.
— Excuse-moi, répondit-il en esquissant un sourire, c'est juste que… tu me fais penser à quelqu'un.
— À qui, je te prie ? répliqua-t-elle, prête à riposter s'il osait une comparaison douteuse.
— À ma fille, lâcha-t-il simplement, en essuyant une larme qui roulait déjà sur sa joue.
En si peu de temps, ils avaient traversé plus de choses que certains en une vie. Au manoir hanté, ils avaient fait équipe, dos à dos. Shanks et les siens avaient protégé Chaïma et Ambre, alors que cette dernière était sur le point d'accoucher, sans même qu'on le leur demande.
Ils étaient ensemble à New Marineford, où il avait tenté de l'empêcher d'agir, non pas par défiance, mais pour la protéger. Ils avaient partagé des moments d'une légèreté rare, comme lors du mariage de Liam, où les éclats de rire et les délires qu'ils avaient accumulés resteraient gravés pour longtemps.
Alors oui… aujourd'hui, Béatrice n'avait plus peur. Elle comprenait. Elle comprenait enfin pourquoi une cohésion psychique avait pu se mettre en place entre eux. Pourquoi leurs âmes semblaient, par moment, se répondre sans qu'ils aient besoin de parler.
— Shanks, l'appela-t-elle, le ton soudain plus posé, plus sérieux.
Un instant, elle détourna le regard. L'hésitation venait la mordre au ventre, cette vieille peste qui revient quand on s'apprête à tendre la main. Mais elle inspira, rassembla son courage, et planta enfin ses prunelles dans les siennes. Ses yeux argentés brillaient, capturant la lueur tremblante de la lune, et son regard se fit plus attentif, plus concentré.
— Toi… tu t'apprêtes à me révéler quelque chose, devina-t-il, plissant légèrement les yeux. Écoute… si tu n'es pas prête, tu n'es pas obligée. Parfois, si ça coince, c'est que c'est pas encore le bon moment.
— Non, ce n'est pas ça, sourit-elle, un peu nerveuse. C'est juste… que je ne sais pas trop comment te le dire.
— Alors fais comme d'habitude. Sans filtre, lâcha-t-il avec un clin d'œil complice.
La curiosité chez lui était palpable. Avec Béatrice, il s'attendait toujours à des révélations capables de le prendre à revers. Peu de gens dans ce monde pouvaient se vanter de surprendre un Empereur. Elle, oui.
— C'est moi qui me suis occupée d'Uta… pendant les dix dernières années.
Comme un bouchon de champagne compliqué à déboucher. Les mots, une fois lâchés, vinrent tout seuls.
— Au début, je ne savais pas qu'elle était ta fille… murmura-t-elle, un sourire attendri aux lèvres. Ce n'était qu'une petite crevette paumée… triste… abandonnée. Et j'te cache pas… je t'en ai longtemps voulu pour ça. Ça a même nourri mon aversion envers toi, au début.
Elle scruta sa réaction. Pas de colère. Pas de choc brutal. Non. Juste… un sourire. Un vrai. Sincère. Sa tête appuyée contre son poing, il la regardait avec ces yeux qui parlaient pour lui. De la surprise, oui, mais aussi… de la satisfaction.
— C'est donc toi, souffla-t-il. Toi qui lui a redonné confiance. Qui l'a poussée à entrer à l'académie de chant. Qui l'as accompagnée… toutes ces années. Sa marraine.
Béatrice hocha la tête, le cœur battant. Elle voulait qu'il comprenne à quel point Uta comptait pour elle. À quel point ce n'était pas un hasard.
— J'ai appris qu'elle était ta fille adoptive… après que je me sois attachée à elle. Je savais que vous vous connaissiez, mais… pas la nature de votre lien. Et Shanks… son regard se raffermit. J'aime Uta. Vraiment. Je ne mettrai jamais de distance entre elle et moi. Peu importe si tu es contre.
Elle avait des doutes qu'il soit contre, bien sûr. Mais il fallait le dire.
Shanks passa sa main sur son visage. Le geste fit instinctivement reculer Béatrice, un réflexe de défense pas vraiment contrôlé. Était-il en colère ? Déçu ? Elle ne sut pas le dire… jusqu'à ce qu'il souffle, d'une voix basse, presque tremblante :
— Merci. Merci pour tout ce que tu as fait pour elle. Tu n'imagines pas… ce que ça représente pour moi. Le soulagement de savoir que c'est toi.
Béatrice crut presque entendre un vacillement dans la voix du pirate. Elle fit ce qu'elle faisait dans ces situations : elle se mit à la place de Shanks.
Son cœur s'accéléra en sentant les émotions affluer. Elle était terriblement contente de savoir qu'Uta pouvait compter sur un père aussi aimant que Shanks. Elle le ressentait de plein fouet : il était prêt à tout pour sa fille qui n'était pas la sienne biologiquement. Il avait sacrifié leur lien pour qu'elle puisse vivre en sécurité loin de la piraterie et des dangers que cela représentait. Il avait eu foi en le talent d'Uta pour la confier entre les mains d'une famille qui ne l'appréciait pas. Prêt à porter le chapeau pour un désastre qui n'était pas le sien.
Béatrice se leva brusquement, emportée par une vague d'émotions qu'elle n'avait pas anticipée. Shanks releva les yeux, surpris d'abord, puis touché par ce qu'il lisait sur son visage. Pendant un instant, aucun des deux ne parla. Ils se regardèrent simplement.
Un silence s'installa, pas gênant, lourd de sens. Un de ces silences qui valent mille mots. Le regard de Shanks se fit plus tendre, celui de Béatrice plus doux, plus hésitant, et sans qu'aucun d'eux ne sache vraiment qui bougea le premier… leurs corps se trouvèrent pour la première fois.
L'un avait esquissé un pas, l'autre avait entrouvert les bras. Et l'étreinte fut là. Naturelle. Sincère. Spontanée. Comme une évidence. L'unique bras du pirate se referma autour d'elle avec cette force chaleureuse et rassurante qu'il maîtrisait si bien, tandis que Béatrice glissa ses mains contre son dos, le front contre son torse.
— Si c'était à refaire, je le referais. Ne me remercie pas… souffla-t-elle dans un murmure. J'aime énormément Uta.
Ils restèrent ainsi un instant suspendus hors du temps. Une bulle douce, un cocon fait de chaleur, d'acceptation et de gratitude mutuelle. C'était un de ces rares moments où les mots devenaient superflus.
Quand ils se séparèrent, Béatrice lui adressa un sourire affectueux qu'il lui rendit sans hésiter. Il savait que chez les Shine, les contacts physiques se faisaient avec prudence, avec communication, avec consentement. C'était précieux.
— Alors ça veut dire que je peux… te faire d'autres câlins ? lança-t-il, un sourire en coin.
— Si je suis d'accord, oui.
Décidément, il appréciait de plus en plus sa façon de s'exprimer. L'avantage, c'était qu'il n'y avait pas de place pour les malentendus avec ce genre de communication. Il se promit d'essayer d'en faire autant à l'avenir.
— Je suis franchement soulagée… et rassurée que l'idée que je puisse faire partie de la vie d'Uta te convienne.
Shanks se rassit, laissant Béatrice en faire autant. Elle choisit cependant de s'installer sur la table basse devant lui. Ils étaient plus proches ainsi que si elle s'était assise dans le fauteuil, mais elle préférait cette position : de face. Shanks le nota, sans rien dire.
— Je pense que tu n'as pas le même recul que moi. Tu as élevé Uta pendant toutes ces années, tu l'as aidée, tu as même pris le risque de la faire rentrer en contact avec moi, cinq ans plus tard… dit-il en buvant une gorgée de sa coupelle. Tu sais, ma première crainte, en la laissant à Élégia, c'était la réaction de Soan si jamais ça s'apprenait… qu'elle était ma fille.
L'homme posa son coude sur sa cuisse et se pencha vers elle. Seuls quelques centimètres les séparaient désormais. Même ainsi penché, il la dépassait encore en taille, observa Béatrice.
— Tu imagines le soulagement, pour moi, de découvrir que c'est toi qui t'es occupée d'elle ? Tu es mon alliée, une Shine, et une Kamuku qui n'a pas peur de Soan. Uta m'a raconté le nombre de fois où tu t'es opposée à lui quand il a su qui elle était. Elle m'a raconté tant de choses à ton propos…
— Alors, elle a dû te faire passer le message que je lui avais demandé de transmettre ? devina Béatrice avec un sourire attendri, se souvenant du moment.
— Le fait qu'elle était en sécurité avec toi… mais que ta position dans ce monde ne te permettait pas encore de me rencontrer ?
Béatrice hocha la tête. Oui, c'était exactement ce qu'elle avait demandé.
— On a tellement de choses à se dire… fit soudainement Shanks, visiblement enthousiaste à l'idée de parler d'Uta. Déjà, est-ce qu'elle a un petit ami ? Elle reste toujours vague avec les garçons !
Béatrice éclata de rire. Elle s'amusa à imaginer la petite crevette semer la confusion dans l'esprit de son père.
— Non, elle n'en a pas.
— Autre question…
Cette fois, il parut chercher ses mots.
— Est-ce que tu lui as expliqué… comment fonctionnaient les relations sexuelles, tout ça ?
— Oui, vers ses dix-sept ans, il me semble, le rassura-t-elle. Je lui ai tout expliqué : le consentement, comment se protéger, comment on faisait les bébés… Je l'avais aussi instruite sur ce que sont les menstruations, bien avant qu'elles arrivent.
Shanks poussa un long soupir de soulagement.
— Tant mieux… Elle est sociable avec les femmes de l'équipage, mais… Uta l'exprime clairement : le lien qu'elle a avec toi est d'une importance capitale pour elle. Il est incomparable à ses yeux.
Béatrice faillit lâcher un « mohh… », touchée.
— Sacrée petite crevette… Pourtant, au début, je ne la traitais pas avec douceur. J'avais vingt-et-un ou vingt-deux ans quand je l'ai rencontrée, et ma dernière envie à ce moment-là, c'était de me coltiner une enfant. D'autant plus qu'elle avait un lien avec toi, et que j'étais encore dans la Marine… Et puis…
— On t'a déposé Aïcha, c'est ça ? devina Shanks sans mal, partageant son point de vue. On ne peut pas forcer quelqu'un à aimer, ni à devenir responsable d'un autre.
— Ça a changé ma vision des choses, radicalement, admit-elle. Quand Aïcha est entrée dans ma vie, tout a basculé. Peu après, je suis retournée chez mes grands-parents maternels… notamment pour leur présenter ma petite sœur, et leur faire comprendre qu'elle était aussi leur petite-fille. Et je n'ai pas pu m'empêcher de craquer pour Uta. Elle était forte, curieuse… malgré tout ce qu'elle avait perdu.
Shanks, captivé par ce que Béatrice racontait, finit la bouteille de saké. Il connaissait déjà certains faits, mais les entendre de son point de vue rendait tout plus vivant.
— C'est compréhensible… J'te raconte pas comment je me suis senti en la découvrant dans un coffre, alors que j'avais à peine dix-huit ans… et déjà un équipage sur les bras.
— Rien que pour ça, je comprends ta décision, dit-elle en hochant la tête. Et je pense que… c'est à cause de ma mauvaise relation avec William que j'ai mis du temps à comprendre.
— « Mauvaise relation » ? répéta Shanks, étonné. J'avais pas ce souvenir-là.
— Eh bien… Je sais que ce n'est pas le point de vue de tout le monde. Mais pour moi, quand tu perds ta mère… tu t'attends, en tant qu'enfant, à pouvoir compter sur ton deuxième parent. Pas qu'il parte vivre avec des étrangers.
Shanks esquissa un sourire presque désolé.
— J'ai dû pallier son absence pour mes petits frères tout en assumant mes responsabilités dans la Marine, poursuivit-elle. Pendant plusieurs années, il a perdu son statut de père à mes yeux. Aujourd'hui… je l'apprécie, mais je pense que j'aurai toujours une forme de réserve envers lui.
— Décidément, tu avais plein de raisons de m'en vouloir, conclut Shanks, d'un ton léger.
Cela permit à la femme de glousser, se sentant plus légère. La conversation avait réussi à tourner assez pour qu'elle livre encore un peu de ses sentiments.
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Le lendemain matin, l'air était encore chargé de l'odeur du feu de bois et du sel. Quelques restes de la soirée parsemaient le sable, témoins muets d'une nuit de retrouvailles. Le camp s'éveillait lentement, avec cette nonchalance propre aux lendemains de fête.
Devant les navires, quelques silhouettes se détachaient déjà dans la lumière douce du matin. Shanks discutait avec certains de ses Lieutenants, Beckman à sa droite, Yasopp un peu en retrait, les bras croisés. Týr se tenait juste à côté du capitaine, le regard fixé sur l'horizon, comme s'il devinait déjà ce qui allait suivre. Il évitait le regard et ignorait du mieux qu'il pouvait William, qui se tenait près de Limejuice.
Béatrice arriva d'un pas tranquille, entourée d'Akira, d'Ambre et de Thana'. Elle tenait une attitude détendue, sereine. À sa vue, Týr laissa apparaître un sourire naturel, presque enfantin, et, sans attendre, passa un bras autour de ses épaules, dans un geste affectueux aussi spontané que revendiqué.
Un peu plus loin, William Shine s'était arrêté. Son regard s'était aussitôt braqué sur Týr, et si aucun mot ne fut prononcé, le message, lui, fut clair. Une tension silencieuse s'installa entre les deux hommes. Týr soutint son regard avec cette insolence calme qui le caractérisait, sans jamais se départir de son air détendu.
Béatrice sentit l'échange. Elle n'eut pas besoin de tourner la tête pour le comprendre. Un frisson discret glissa sur ses épaules, non à cause du froid, mais de cette rivalité muette. Elle ne fit rien pour sortir de l'étreinte de son meilleur ami pour autant.
— Exact, après le détour on vous rejoint pour la suite de l'Opération, parlait en même temps Béatrice, tentant de chasser cette rivalité de son esprit.
Cependant, elle perçut autre chose dès son arrivée. Avec une extrême discrétion, elle analysa les comportements des Lieutenants… et il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre : Shanks avait parlé. C'était logique. Elle aurait fait pareil. Mais le constat était clair : ils semblaient plus… accueillants. Plus enclins à l'intégrer, de manière plus intime, dans leur cercle de pirates.
Elle se serait sentie gênée si elle ne s'y était pas préparée. Si certains, comme Beckman ou Limejuice, conservaient à peu près la même posture discrète, d'autres, comme Gab et Yasopp, lui adressaient des sourires presque idiots chaque fois que leurs regards se croisaient.
Quant à Shanks… son aura de fierté était palpable.
Peut-être aurait-elle dû lui demander que cela reste entre eux, au moins pour un temps ? Mais elle n'était pas certaine qu'il en aurait été capable. Pas après ce qu'ils avaient partagé.
Après une longue étreinte avec Thana' et Týr, Béatrice, Ambre et Akira commencèrent à saluer le reste des pirates en s'éloignant.
— On se revoit plus tard, lança Béatrice, cette fois à l'adresse de son meilleur ami. Bon courage… et fais attention à toi !
— T'inquiète pas ! Même quand t'étais Marine, t'as jamais réussi à me ferrer. Maintenant, ça risque encore moins d'arriver ! cria presque Týr, en réponse, tandis que le petit groupe rejoignait l'équipage de Barbe Blanche.
Une marée de rires s'éleva aussitôt de toutes parts. Même Ambre se mit à rire.
Lentement, Béatrice se retourna vers lui. Elle adopta une posture faussement hautaine, baissa légèrement ses lunettes en le fixant par-dessus les verres.
— Pour te ferrer, encore faudrait-il que tu sois intéressant à chasser. Au bout de toutes ces années, tu ne t'es jamais posé la question ?
Elle lui tourna le dos d'un air théâtral… avant d'éclater de rire en l'entendant s'étouffer dans sa salive.
Le petit groupe de Béatrice arriva au niveau des navires de l'équipage de Marco. Certains des hommes étaient encore en train de charger les dernières caisses, d'autres vérifiaient les voiles ou donnaient les dernières consignes. L'atmosphère était calme, mais efficace. Les adieux ne traîneraient pas.
Marco, reconnaissable entre tous avec ses cheveux blonds ébouriffés et sa veste entrouverte, se détacha du reste du groupe en la voyant arriver.
— Alors, vous repartez, yoi ?
— Oui, confirma Béatrice. On a encore un détour à faire avant de lancer l'Opération. Mais justement… à ce propos, j'aurais un service à te demander.
Marco arqua un sourcil.
— Je t'écoute, yoi.
— Est-ce que tu pourrais laisser Sélène se joindre à vous jusqu'à Sphinx ? proposa Béatrice. Elle pourrait vous aider à organiser la défense du territoire. C'est la cheffe des armées de terre de la famille Shine, elle a une expertise précieuse dans la sécurisation des zones sensibles. Elle pourra vous apporter un appui concret pour renforcer les lignes défensives, et coordonner les moyens avec les nôtres, si besoin.
Le Phénix ne répondit pas tout de suite. Il plissa légèrement les yeux, visiblement en train de peser le pour et le contre.
— Je pensais pas qu'on en était là… techniquement, on n'est pas alliés directs, rappela-t-il prudemment.
— Non, admit Béatrice, mais ça n'a plus d'importance. Tout le monde fait partie du plan maintenant. Sans distinction de statut. Pas de hiérarchie.
Elle lui adressa un sourire calme, mais assuré. Et comme pour appuyer ses mots, une voix familière retentit derrière eux :
— Je suis déjà prête, de toute façon, déclara Sélène en arrivant à leur hauteur, bras croisés, regard déterminé. J'ai reçu mes ordres ce matin.
Marco, pris entre l'autorité naturelle de l'une et la fermeté tranquille de l'autre, laissa échapper un léger rire, mi-amusé, mi-résigné.
— C'est bien ce que je craignais, yoi. J'ai jamais vraiment eu mon mot à dire, hein ?
— Jamais, confirma Sélène avec un clin d'œil.
Béatrice lança un regard presque paniqué à Sélène, du genre : « tais-toi ou il n'acceptera jamais ! ».
Marco finit par hausser les épaules.
— Très bien. Qu'elle monte à bord, alors.
Un sourire discret étira les lèvres de Béatrice. Elle s'approcha de Sélène, ses yeux pénétrant ceux dorés de la femme.
— Pas de grabuge, hein ? lui glissa-t-elle en posant une main sur son bras.
— C'est à toi que je devrais dire ça, répondit Sélène, un sourire en coin. Je vais défendre un territoire. Toi, tu vas faire du grabuge. Fais juste en sorte que ça vaille le coup.
— Toujours, promit Béatrice.
Sans plus de mots, Sélène la prit dans ses bras, une étreinte brève mais sincère. Une chaleur silencieuse passa entre elles. Deux stratèges. Deux femmes de guerre. Une future cheffe et sa conquérante.
Quand elles se séparèrent, Béatrice sentit un regard peser sur elle. Instinctivement, elle tourna la tête.
Shanks se tenait un peu plus loin, près de son navire, sa main sur la garde de Griffon. Il ne souriait pas. Il la regardait simplement, avec cette intensité tranquille qu'elle commençait à reconnaître.
Leurs yeux se croisèrent. Aucun mot ne fut échangé. Aucun geste.
Juste une reconnaissance silencieuse : ce qui s'était passé la nuit dernière comptait. Pour elle. Pour lui.
Béatrice inclina légèrement la tête. Un salut discret, presque imperceptible. Shanks répondit par un sourire en coin, léger, mais chargé de sens.
Puis elle se détourna et embarqua.
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Nombre de mots : 4 800.
Temps de lecture approximatif : 15 - 25 min.
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