Le Moi donc s’interpose entre le ça et le monde extérieur, satisfait les exigences du premier, recueille les perceptions du second pour les utiliser sous la forme de souvenirs, enfin, soucieux de sa propre conservation, il se voit contraint de se prémunir contre les excessives revendications qui l’assaillent de deux côtés différents. Dans toutes ses décisions, il obéit aux injonctions d’un principe de plaisir modifié. Mais cette manière de se représenter le Moi ne vaut que jusqu’à la fin de la première enfance (jusqu’à 5 ans environ). A cette époque un important changement s’est effectué : un fraction du monde extérieur a été, tout au moins partiellement, abandonnée en tant qu’objet, et, au moyen de l’identification, s’est trouvée intégrée dans le Moi, ce qui signifie qu’elle fait désormais partie du monde intérieur. Cette nouvelle instance psychique continue à assumer les fonctions autrefois réservées à certaines personnes du monde extérieur ; elle surveille le Moi, lui donne des ordres, le dirige et le menace de châtiment, exactement comme les parents dont elle a pris la place. Nous appelons cette instance le Surmoi et la ressentons, dans son rôle de justicier comme notre conscience. Chose remarquable, le Surmoi fait preuve souvent d’une sévérité qui dépasse celle des parents véritables. C’est ainsi qu’il ne se borne pas à juger le Moi sur ses actes, mais aussi et tout autant sur ses pensées et sur ses intentions non mises à exécution et dont il semble avoir connaissance. Rappelons-nous que le héros de la légende d’Œdipe se sent responsable de ses actes et se châtie lui-même, bien que le destin inéluctable annoncé par l’oracle eût dû, à ses propres yeux comme aux nôtres, l’innocenter. En fait, le Surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe et ne s’instaure qu’après la liquidation de ce dernier. Son excessive rigueur n’est pas à l’image d’un modèle réel, mais correspond à l’intensité de la lutte défensive menée contre les tentations du complexe d’Œdipe. Philosophes et croyants pressentent ce fait lorsqu’ils affirment que l’éducation ne saurait inculquer aux hommes le sens moral ni la vie en société le leur faire acquérir, parce qu’il émane d’une source plus haute.
S.Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938 (PUF, Paris 1949, 14e éd. 2001, pp. 82,83).