L’art commence peut-être avec l’animal, du moins avec l’animal qui taille un territoire et fait une maison (les deux sont corrélatifs ou même se confondent parfois dans ce qu’on appelle un habitat). Avec le système territoire-maison, beaucoup de fonctions organiques se transforment, sexualité, procréation, agressivité, alimentation, mais ce n’est pas cette transformation qui explique l’apparition du territoire et de la maison, ce serait plutôt l’inverse : le territoire implique l’émergence de qualités sensibles pures, sensibilia qui cessent d’être uniquement fonctionnelles et deviennent des traits d’expression, rendant possible une transformation des fonctions. Sans doute cette expression est déjà diffuse dans la vie, et l’on peut dire que le simple lis des champs célèbre la gloire des cieux. Mais c’est avec le territoire et la maison qu’elle devient constructive, et dresse les monuments rituels d’une messe animale qui célèbre les qualités avant d’en tirer de nouvelles causalités et finalités. C’est cette émergence qui est déjà de l’art, non seulement dans le traitement des matériaux extérieurs, mais dans les postures et couleurs du corps, dans les chants et les cris qui marquent le territoire. C’est un jaillissement de traits, de couleurs et de sons, inséparables en tant qu’ils deviennent expressifs (concept philosophique de territoire). Le Scenopoïetes dentirostris, oiseau des forêts pluvieuses d’Australie, fait tomber de l’arbre les feuilles qu’il a coupées chaque matin, les retourne pour que leur face interne plus pâle contraste avec la terre, se construit ainsi une scène comme un ready-made, et chante juste au-dessus, sur une liane ou un rameau, d’un chant complexe composé de ses propres notes et de celles d’autres oiseaux qu’il imite dans les intervalles, tout en dégageant la racine jaune de plumes sous son bec : c’est un artiste complet. Ce ne sont pas les synesthésies en pleine chair, ce sont ces blocs de sensations dans le territoire, couleurs, postures et sons, qui esquissent une œuvre d’art totale. Ces blocs sonores sont des ritournelles ; mais il y a aussi des ritournelles posturales et de couleurs ; et des postures et des couleurs s’introduisent toujours dans les ritournelles. Courbettes et redressements, rondes, traits de couleurs. La ritournelle tout entière est l’être de sensation. Les monuments sont des ritournelles. À cet égard, l’art ne cessera d’être hanté par l’animal.
Gilles Deleuze & Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie?, Les Éditions de Minuit, 1991









