Les Voyages de Gulliver : Voyage au pays des Houyhnhnms - Jonathan Swift Traduction par Abbé Desfontaines . Hiard, 1832 (pp. 170-178). CHAPITRE IX. Parlement des Houyhnhnms. — Question importante agitée dans cette assemblée de toute la nation. — Détail au sujet de quelques usages du pays. Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me rapporta tout ce qui s’était passé à ce sujet. Il s’agissait de décider s’il fallait absolument exterminer la race des yahous. Un des membres soutenait l’affirmative, et appuyait son avis de diverses preuves très-fortes et très-solides. Il prétendait que le yahou était l’animal le plus difforme, le plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais produit ; qu’il était également malin et indocile, et qu’il ne songeait qu’à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on assurait que les yahous n’y avaient pas été de tout temps, mais que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut d’une montagne, soit qu’ils eussent été formés d’un limon gras et glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu’ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, soit que l’écume de la mer les eût fait éclore ; que ces deux yahous en avaient engendré plusieurs autres, et que leur espèce s’était tellement multipliée que tout le pays en était infecté ; que, pour prévenir les inconvéniens d’une pareille multiplication, les Houyhnhnms avaient autrefois ordonné une chasse générale des yahous ; qu’on en avait pris une grande quantité ; et qu’après avoir détruit tous les vieux, on en avait gardé les plus jeunes, pour les apprivoiser autant que cela serait possible à l’égard d’un animal aussi méchant, et qu’on les avait destinés à tirer et à porter. Il ajouta que ce qu’il y avait de plus certain dans cette tradition était que les yahous n’étaient point ylnhniamshy (c’est-à-dire aborigènes). Il représenta que les habitans du pays, ayant eul’imprudente fantaisie de se servir des yahous, avaient mal à propos négligé l’usage des ânes, qui étaient de très-bons animaux, doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, et qui n’avaient d’autre défaut que d’avoir une voix un peu désagréable, mais qui l’était encore moins que celle de la plupart des yahous.