Quelle folie de courir dans les guerres au-devant de la sombre Mort! elle est si près déjà et qui vient en secret 35 de son pas taciturne! Il n'est pas de moissons dans la terre, pas de riches vignobles; mais on y voit l'avide Cerbère et le hideux nocher de l'onde du Styx. Là, les joues meurtries et les cheveux brûlés, une troupe pâle erre autour des lacs ténébreux. Qu'il est plus digne d'envie [1,10,40] celui qu'une lente vieillesse surprend, parmi ses enfants, dans sa petite chaumière! Il garde lui-même ses brebis, et son fils ses agneaux, et son épouse prépare l'eau chaude qui le délasse. Que cette vie soit la mienne! qu'il me soit permis de voir vos cheveux blanchis et de raconter, vieillard, les histoires du vieux temps! 45 Cependant, que la Paix féconde nos campagnes! C'est la blanche Paix qui, la première, conduisit sous le joug recourbé les boeufs du laboureur. C'est la Paix qui nourrit les vignes et renferma les sucs de la grappe, pour que la cruche du père versât au fils le vin. C'est la [1,10,50] Paix qui met en honneur le hoyau et le soc, tandis que dans un coin obscur, la rouille s'attache aux tristes armes du dur soldat... et le paysan, au retour du bois, un peu ivre lui-même, ramène dans son chariot sa femme et ses enfants à la maison. Mais alors s'allument les guerres de Vénus, et la femme éclate en plaintes contre celui qui lui a arraché les cheveux 55 et brisé sa porte. Les pleurs arrosent ses tendres joues meurtries; mais le vainqueur lui-même pleure du beau triomphe de ses mains démentes. Cependant l'Amour lascif attise la querelle par de méchants mots et reste assis impassible entre les deux combattants irrités. Ah! [1,10,60] il est de pierre ou de fer, celui qui frappe son amie : il arrache les dieux du ciel. Qu'on se contente de déchirer le léger vêtement qui couvre ses membres, qu'on se contente de défaire les ornements de ses cheveux, qu'on se contente de la faire pleurer : quatre fois heureux celui qui peut, par sa colère, faire pleurer une tendre amie! 65 Mais celui qui a des mains cruelles n'est bon qu'à porter le bouclier et le pieu, à s'éloigner de la douce Vénus. Mais viens parmi nous, Paix nourricière, un épi dans la main, et laisse couler devant toi les fruits de ta robe blanche!