D’un contexte à l’autre
Le contexte est essentiel dans l’interprétation de l’image, qu’il s’agisse d’une interface comme d’une œuvre. Au sein du Web, Jon Rafman adopte une démarche de décontextualisation et recontextualisation qui permet aux images d’acquérir un sens et une dimension nouvelle. Il donne aux contenus une autre visibilité par la mise en circulation à plus grande échelle. Certaines images proviennent de microcontextes – bien que le terme « micro » soit à relativiser sur le Web – notamment celles partagées par des communautés aux pratiques hors-norme. D’autres sont simplement noyées dans le flot de contenus. En les assemblant et ainsi en les interprétant, il les fait émerger. Elles accrochent alors le regard d’un public qui ne se serait peut-être pas arrêté sur elles – ou tout du moins pas de la même manière – dans leur contexte initial. Le rôle de Jon Rafman est ainsi celui d’un intermédiaire. C’est un collectionneur méticuleux qui, plutôt que de conserver ses trouvailles en une collection statique, les engage dans une circulation à la fois technique et sémantique 51.
Dans ce processus créatif qui découle d’une réutilisation de ressources existantes, Jon Rafman exploite-t-il abusivement le travail d’autres avant lui ? Certaines captures de Street View ont été récupérées à travers d’autres blogs, tenus par des utilisateurs à la démarche commune. Aucun hyperlien sur 9-Eyes ne permet d’accéder à la source. Les utilisateurs dont les images ont été reprises adhèrent-ils à cette démarche ? Sont-ils flattés ou se sentent-ils dépossédés de leur effort ? Cette position délicate de l’artiste est illustrée par la controverse qui éclate sur Tumblr avec FM Towns Marty et ses défenseurs (voir Matières), l’accusant d’avoir réutilisé son travail d’archivage pour un profit personnel et capitaliste. Sortir des images de leur contexte, sans citation, qui plus est les engager dans l’espace d’une galerie ou d’un musée, reviendrait selon eux à les arracher à la subculture dont elles sont issues. Mais n’est-ce pas là le propre de l’appropriation artistique ? Constamment décontextualiser et recontextualiser pour faire acquérir aux objets, au sens large, une dimension nouvelle ? Jon Rafman argue notamment qu’en exposant des contenus via un réseau basé sur le partage comme Tumblr, l’utilisateur ne peut réclamer son travail. Si quelqu’un se réappropriait les images de 9-Eyes, qu’en serait-il ? Comment définir et s’assurer du contexte d’origine des contenus ? Le Web n’est-il pas une immense citation ? Je pense qu’en travaillant via les réseaux de partage web, il faut accepter le statut composite d’une œuvre ou d’une démarche.












