Prison et psychiatrie : Ă lâintersection.
Crédit image : Nina Chanel Abney -2014 Untitled "FUCK T*E *OP"
« Il n'est Ă mon sens pas possible d'ĂȘtre anti-validiste, de critiquer les institutions d'enfermement tout en dĂ©fendant le systĂšme carcĂ©ral (sans voir les liens Ă©vidents). »
Harriet de Gouge.
Quel lien yâa tâil entre la prison et la psychiatrie, au-delĂ du fait que ce soit toutes deux des institutions ?
Entre rĂ©cidives et rĂ©hospitalisations, privatisations et investissements de la part de groupes privĂ©s, exploitation de la mains dâoeuvre dans les ESAT ou en prison Ă moindre coĂ»t, conditions de vies handicapantes voir mortelles (violences psychologiques et/ou physiques, promiscuitĂ©, environnement pathogĂšne, espĂ©rance de vie rĂ©duite et taux de suicide Ă©levĂ©) la psychiatrie et la prison partagent bien plus que de simples similitudes ; elles sont en rĂ©alitĂ© les deux faces dâune mĂȘme piĂšce qui souvent se substituent lâune Ă lâautre.
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Ces institutions qui dans un cas comme dans lâautre promettent rĂ©habilitation, rĂ©insertion, correction ou soin, peuvent difficilement cacher leur vĂ©ritable motif : celui dâĂ©loigner du systĂšme les personnes les plus en marge afin de maintenir un ordre social capitaliste, supremaciste et blanc.
LâhypothĂšse de Penrose
Les liens entre le milieu carcĂ©ral et la psychiatrie sont Ă©tudiĂ©s depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ , notamment dans les pays anglo-saxons dans le cadre des disability studies et/ou disability justice par des activistes anti-validistes et/ou abolitionnistes, noir.es et/ou handicapĂ©.es (Talila Lewis, Jamelia Morgan, Stella Akua Mensah, Liat Ben MosheâŠ).
Mais dĂ©jĂ bien avant lâavĂšnement dâune sociologie du handicap et des mouvements de lutte anti-validistes, une Ă©tude publiĂ©e en 1939 mettait en lumiĂšre la relation Ă©troite qui lie les populations des hĂŽpitaux psychiatriques et des prisons.
Avec ce que lâon nomme aujourdâhui "LâhypothĂšse de Penrose" le mathĂ©maticien et psychiatre eugĂ©niste Lionel Penrose dĂ©montrait il y a plus de 84 ans dĂ©jĂ que la population carcĂ©rale dans une locaÂlitĂ© donnĂ©e augmentait ou diminuait en fonction du nombre de lits occupĂ©s dans les Ă©tablissements psychiatriques.
Pour faire plus simple : dâaprĂšs les rĂ©sultats de cette Ă©tude, lorsque les populations des hĂŽpitaux psychiatriques sont rĂ©duites, le nombre de personnes incarcĂ©rĂ©es augmentent et vice versa.
Aujourdâhui en France alors quâenviron la moitiĂ© des lits en psychiatrie ont Ă©tĂ© supprimĂ©s en moins de 40 ans, le nombre dâincarcĂ©ration Ă augmentĂ© de 88% dans le mĂȘme intervalle de temps.
Pour l'anthropologue Didier Fassin : « Ce nâest pas lâaugmentation de la criminalitĂ© qui explique que lâon enferme plus, mais la moindre tolĂ©rance de la sociĂ©tĂ© française et la plus grande sĂ©vĂ©ritĂ© de son systĂšme punitif [... ] : on criminalise des faits qui ne lâĂ©taient pas auparavant et on sanctionne plus durement les dĂ©lits et les crimes. »
Les noir.es et racisé.es handicapé.es en prison.
« Le complexe industrio-carcéral renforce le colonialisme, le racisme et le validisme, ce qui conduit à des arrestations ciblées, à la criminalisation et à des taux d'incarcération plus élevés pour les personnes racisées, les personnes handicapées et les personnes racisées handicapées. » Syrus Ware, Joan Rusa et Giselle Dias.
Si le systÚme judiciaire durcit sa politique en matiÚre de délinquance et de criminalité, il vise évidemment certains groupes en particulier.
Ainsi en France «77 % des personnes dĂ©tenues appartiennent Ă des minoritĂ©s ethniques, se rĂ©partissant en 35 % de noir.es, 32 % dâarabes et 5 % de Roms.» et la majoritĂ© des dĂ©tenu.es sont des hommes* prĂ©sentant dans 55% des cas au moins un trouble psychiatrique et dans 45% des cas un handicap psychique Ă leur arrivĂ©e.
Pour la chercheuse amĂ©ricaine en justice sociale Leah Pope « Si les noir.es et racisĂ©.es sont plus susceptibles d'ĂȘtre impliquĂ©.es dans le systĂšme de justice pĂ©nale, il est prouvĂ© qu'iels sont moins susceptibles d'ĂȘtre identifiĂ©.es comme ayant un problĂšme de santĂ© mentale. De plus, iels sont moins susceptibles d'avoir accĂšs Ă un traitement une fois incarcĂ©rĂ©s. »
Les noir.es et racisĂ©.es handicapĂ©.es se retrouvent davantage en prison quâen psychiatrie tout dâabord parce quâiels ont moins accĂšs au service de soins psychiatriques et donc au diagnostic que les blanc.hes.
LâincarcĂ©ration massive de noir.es et racisĂ©.es handicapĂ©.es, s'explique aussi par le fait que certains comportements ou dĂ©lis, alors quâils seront pathologisĂ©s chez les blanc.hes handicapĂ©.es seront criminalisĂ©s et pĂ©nalisĂ©s chez les noir.es ou racisĂ©.es handicapĂ©.es.
De plus ces personnes -du fait du racisme systĂ©mique- se trouvent placĂ©es (ghettoĂŻsation, gentrification, discriminations sur le marchĂ© du travail et de lâimmobilier, ZEP, centre de dĂ©tention pour migrant.esâŠ) dans des environnements ou situations accentuant la prĂ©caritĂ©, la marginalitĂ©, lâexclusion et les menant sur la voie de la dĂ©linquance.
Ce sont aussi des populations davantage surveillĂ©es et controlĂ©es (concentration de lâaction des forces de lâordre dans les quartiers populaires et banlieues , politiques strictes sur lâimmigration des personnes non-blanch.es, profilage racialâŠ) et les dĂ©lits quâelles  commettent sont plus sĂ©vĂšrement punis. Ainsi elles ont plus de chance de se voir condamner Ă une peine de prison ferme que dâavoir accĂšs Ă des soins adaptĂ©s et rĂ©guliers ou un suivi psychiatrique.
La violence de la prison et de la psychiatrie.
« La prise en charge institutionnelle est de par sa conception mĂȘme une forme de violence. » Kate Rossiner et Jen RinaldiÂ
Au-delĂ des violences policiĂšres parfois mortelles qui peuvent prĂ©cĂ©der lâincarcĂ©ration, le milieu carcĂ©ral est un lieu qui contribue Ă crĂ©er, entretenir ou accentuer les handicaps psychiques (anxiĂ©tĂ©, dĂ©pressions, addictions, troubles psychotiquesâŠ) et/ou physiques (violence, nĂ©gligence des soins, innaccessibilitĂ© ) et/ou les maladies (VIH, hĂ©patite C, tuberculose, diabĂšteâŠ). La promiscuitĂ©, lâinsalubritĂ© et la surpopulation des prisons, en font des lieux extrĂȘmement pathogĂšnes et les conditions de dĂ©tention jouent sur la santĂ© mentale et physique des prisonnier.esÂ
En psychiatrie aussi les conditions de dĂ©tention (isolement, contention, soins sans consentement, violences physiques/psychiques/sexuellesâŠ) accentuent les maladies, les handicaps et/ou la dĂ©tresse psychologique des populations incarcĂ©rĂ©es.
Les noir.es et racisĂ©.es sont davantage vulnĂ©rables face Ă ces violences institutionnelles. Puisquâen plus du classisme propre Ă la prison et de la psychophobie inhĂ©rente aux hĂŽpitaux psychiatriques, ces dernier.es expĂ©rimentent aussi le racisme. Iels ont par exemple plus de chances que les blanc.hes dâĂȘtre placĂ©.es en psychiatrie sans leurs consentements et d'ĂȘtre catĂ©gorisĂ©.e comme «personne Ă haut risque» mais aussi moins de chance de recevoir des soins adaptĂ©s (cf syndrome mĂ©dittĂ©ranĂ©en).Â
Enfin, ces lieux de dĂ©tentions en plus d'ĂȘtre handicapants et propices au dĂ©veloppement de maladies et troubles, sont aussi mortels : lâespĂ©rance de vie y est rĂ©duite et les morts par suicide y sont extrĂȘmement frĂ©quentes.
Récidives et réhospitalisations.
Pour les dĂ©fenseur·euses de l'institutionnalisation, la prison et la psychiatrie permettraient d'offrir un contexte et des ressources aux individu·es marginalisé·es et inadapté·es, afin qu'iels puissent se (rĂ©)insĂ©rer dans la sociĂ©tĂ©. Mais la rĂ©alitĂ© est tout autre.Â
La rĂ©habilitation, la rĂ©insertion ainsi que le soin qui devraient ĂȘtre des prioritĂ©s, sont dĂ©laissĂ©s au profit de pratiques violentes et punitives.
DâaprĂšs les chiffres, la prison crĂ©e des conditions (prĂ©caritĂ©, isolement, handicapâŠ) propices aux rĂ©cidives : 63 % des personnes condamnĂ©es Ă une peine de prison ferme sont Ă nouveau condamnĂ©es dans les 5 annĂ©es suivant leur libĂ©ration.Â
La psychiatrie est elle aussi un lieu propice aux rĂ©hospitalisations ( cf syndrome de la porte tournante). Plus on passe de temps en psychiatrie plus on Ă de chances dâĂȘtre Ă nouveau hospitalisĂ©.e : aprĂšs trois mois de dĂ©tention un·e patient·e Ă une chance sur cinq d'ĂȘtre Ă nouveau hospitalisé·e, au bout de vingt-quatre mois, la probabilitĂ© est de une chance sur deux. Â
Les institutions participent Ă la reproduction et mĂȘme lâaggravation des inĂ©galitĂ©s, en contribuant Ă la stigmatisation, le dĂ©veloppement de handicaps, de troubles et/ou de maladies, la prĂ©carisation et lâisolement des populations incarcĂ©rĂ©es.
Alors pourquoi donc entretenir et renforcer des institutions aussi inefficaces en termes de réhabilitation/réinsertion ?
Privatisation et exploitation
« Lâemprisonnement de masse gĂ©nĂšre des profits en mĂȘme-temps quâil dĂ©vore la richesse sociale. » Angela Davis
Au-delĂ de la condamnation des conditions d'incarcĂ©ration appauvrissantes, handicapantes et violentes qui sĂ©vissent au sein des institutions, le lien entre la lutte anti-validisme (pour la dĂ©sinstitutionnalisation) et la lutte anti-carcĂ©rale repose aussi sur la volontĂ© dâen finir avec lâexploitation des personnes institutionnalisĂ©es.Â
Car avec lâĂ©mergence des complexes carcĂ©ro-industriels et mĂ©dico-industriels, les institutions sont en passe de devenir de vĂ©ritables entreprises. Entre la privatisation des hĂŽpitaux psychiatriques et des prisons et la sous-traitance de la main d'Ćuvre dans les prisons et ESAT par des entreprises publiques et/ou privĂ©es, les populations institutionnalisĂ©es sont envisagĂ©es comme un vĂ©ritable marchĂ© propice aux investissements.
« L'objectif a toujours Ă©tĂ© de faire du profit sur le dos de celleux qui sont jugé·es sans valeur, par tous les moyens. Le profit ne provient pas seulement de l'extraction de la main-d'Ćuvre, mais aussi de la marchandisation de leur incarcĂ©ration, institutionnalisation [âŠ] » Talila TL Lewis Â
Câest aussi pour ces raisons que le systĂšme Ă tout intĂ©rĂȘt Ă ce que ces institutions ne dĂ©semplissent pas.  Â
Ainsi 30% de la population carcĂ©rale travaillent pour un salaire mensuel moyen de 280 euros alors que les frais de vie en prison sâĂ©lĂšvent en moyenne Ă 200 euros par mois.
En psychiatrie, il nây a pas de travail Ă proprement parler, mais bien des frais dâhospitalisation qui peuvent monter jusqu'Ă 450 euros dans le public et encore davantage dans le privĂ© auquel s'ajoutent des frais de vie. MĂȘme si le travail en psychiatrie nâexiste pas, le travails des psychiatrisĂ©.es lui existe : une partie des patient·es ayant Ă©tĂ© incarcĂ©ré·es pendant une longue pĂ©riode bĂ©nĂ©ficient du statut de travailleur·euses handicapé·es et sont orienté·es pour travailler au sein dâESAT, oĂč le salaire moyen est de seulement 750 euros.Â
La main-dâĆuvre carcĂ©rale et psychiatrisĂ©e en plus d'ĂȘtre bon marchĂ© ne bĂ©nĂ©ficie pas de droit du travail, ce qui avantage encore les entreprises.
« Le fait que de nombreuses entreprises prĂ©sentes sur le marchĂ© mondial sâappuient aujourdâhui sur la prison en tant que source non-nĂ©gligeable de profits explique la rapiditĂ© avec laquelle ces prisons se sont mises Ă prolifĂ©rer alors que les Ă©tudes officielles montraient un taux de criminalitĂ© en baisse. » Angela Davis
La lutte anti-validiste doit ĂȘtre anti-carcĂ©rale et anti-raciste.Â
Alors que la dĂ©sinstitutionnalisation est dĂ©fendue par pratiquement lâensemble des militant.es handi.es et anti-psychiatrie (et soutenue par lâONU), le cas de la prison n'est ni compris ni discutĂ© au sein des luttes anti-validistes blanches en France.
La prison, qui compte un nombre extrĂȘmement Ă©levĂ© de personnes handicapĂ©es et poly-handicapĂ©es se trouve dans lâangle mort de la lutte anti-validiste française.
Et il y a une explication simple Ă cela : l'Ă©crasante majoritĂ© des dĂ©tenu·es sont des personnes noires, racisĂ©es, des migrant·es, des roms, des sdf et le mouvement anti-validiste français est sans surprise blanc, raciste et classiste.Â
PrĂŽner la dĂ©sinstitutionnalisation sans soutenir lâabolition de la prison, c'est promouvoir la criminalisation du handicap, la transinstitutionnalisation** et lâincarcĂ©ration dâun nombre toujours grandissant de personnes noires/racisĂ©es/pauvres et/ou handicapĂ©es.
Les oppressions systémiques créent et/ou accentuent la précarité et donc par découlement le handicap et la criminalité.
Ainsi les luttes anti-validistes doivent se dresser contre toutes les formes de discriminations (racisme anti-noir.es, classisme, putophobie, transphobie, grossophobie, psychophobieâŠ) et dâexploitations capitalistes (emplois prĂ©caires, institutionnalisations, Ă©cocides, colonialisme, traite dâĂȘtres humainsâŠ) qui amĂšnent les individu.es (en particulier noir.es et racisĂ©.es) Ă subir la prĂ©caritĂ© et/ou le handicap ou Ă se diriger par dĂ©faut vers la voie de la dĂ©linquance.
*Le terme homme est utilisé ici en tant que catégorie sociale
** Un processus par lequel des individu.es, soi-disant désinstitutionnalisé.es en raison des politiques de soins communautaires, se retrouvent dans des institutions différentes. Par exemple, les personnes qui sortent des hÎpitaux psychiatriques ou qui n'y sont plus admis.es se retrouvent fréquemment dans des prisons, foyers, établissements médico-social, maisons de retraite...