Le projet YK-re ( “Icare”) est infiniment reconnaissant à Yves Klein. Il se place directement dans la continuité du système posé par lui et les questionnements laissés en suspens.
Le projet, entamé officiellement en 2003, rendait initialement hommage à l’écrivain japonais Yukio Mishima, partant d’un texte sur l’ombre tiré de “Le soleil et l’acier”. Rapidement cet hommage emprunte une partie de son vocabulaire à Yves Klein à travers la citation rejouée d’un photomontage communément appelé “Le Saut Dans le Vide”.
Le photomontage ci-dessus est un élément d’une oeuvre plus complexe réalisée in situ pour les journées du patrimoine en 2003 au Château-de-la-Motte. Une école d’aviation.
Le Saut dans le Vide serait une figure traditionnelle du judo japonais marquant la fin de l’enseignement. L’étudiant, rituellement, une fois le saut accompli, replie son kimono et le rend à son professeur.
En 2015, lors de la conception d’un ouvrage critique autour du texte de Nicolas Charlet intitulé “Yves Klein, la sculpture et le vide”, le projet prend une autre dimension, graphique, à travers une série de dessins en ligne claire prenant le contrepied complet de la devise de Klein: “Pour la couleur! Contre la ligne et le dessin!”. Mais aussi une dimension éditoriale, les dessins étant les détails d’une oeuvre plus grande, englobante, qui est la conception complète du livre par une personne unique, moi en l‘occurrence. De l’ouvrage critique pur on passe au livre d’artiste. La conception et les intentions sont explicitées dans le chapitre final, “De la livraison”, la postface de l’éditeur que je suis à ce moment-là, ma part active prise dans la conception du livre étant partout sensible mais presque nulle part présente. Visiblement présente.
Tout le livre est ainsi transformé en une zone de sensibilité, éditoriale. J’habite les blancs. Entre les mots. Autour des images.
Et ce n’est pas anodin pour moi, en terme d’espace, que la première oeuvre d’Yves Klein fut un livre. “Yves Peintures”.
La revue Facettes, dans un numéro consacré au “Document(s)” d’artistes, me donne une carte blanche: une double double-page pour présenter mon travail. Un extrait. Sortie au Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains à Tourcoing, le 5 novembre à 18h30. Revue pour laquelle fut écrit ce petit texte à glisser dans les remerciements, la place manquant le voici:
Dimitri Vazemsky tient à remercier Yves Klein (1928-1962) pour l'espace ouvert.
"YK-re" ( vazemsky, 2003) est un détail, le cartel photographique d'une oeuvre in situ aujourd'hui disparue. Citation graphique d'une photo d'Yves Klein, la référence artistique est transformée en une sorte de rituel. Re-joué. Re-enactement. Re-contemporéanisation de l’Art Contemporain.
La photo, éditée en carte, était un élément cristallisant, un signe supplémentaire augmentant la performance basée sur l'ombre et autour d'une citation à ce sujet de Yukio Mishima. La collusion de plusieurs informations, citations, références, intime, tempoelles, formant comme une pelote de sens, une molécule agrégée dans l’action in situ.
La citation de Yukio Mishima, retranscrite à la chaux sur une serre - le soleil (copiste, pourtant à la source du mythe d’Icare) reproduisant le texte sur le sol- posait cet instant de réalisation qu’eut Mishima lors d’un saut en parachute: durant l’instant du saut, l'ombre est détachée du corps. Cristallisaient aussi, en cette action, des dates, la mort - rituelle elle aussi - de Mishima, correspondant à ma date de naissance: le 26-11-1970. La dite date étant un anagramme numérique de la date de publication du Journal d'un seul jour d'Yves Klein et de la photographie du Saut dans le Vide, le 27-11-1960.
Le fait aussi, contextuel, du lieu, le Château-de-la-Motte, à l’époque école d’aviation. L’action avait par ces éléments, une cohésion moléculaire forte. Dont j’étais l’acteur.
La question posée aussi de la chorégraphie. Jusqu’à quel point ce saut, refait, était un geste par Klein chorégraphié. Re-joué. Pinceau vivant.
Ces interrogations autour du système Klein, solaire, ou simplement scolaire, forment un territoire dans lequel j’existe. Et tente une sortie. Saut dans le vide.
La question du monochrome se retrouve traitée, elle, à travers le projet de sculpture monumentale ROUGE. Sans pour autant émaner d’une volonté de continuité de l’oeuvre klein, elle relève plus de cette idée d’un territoire, de pensée, de création de signes pouvant permettre l’exploration de concept, d’idée, de métaphores. Poser l’informé. En le laissant informé. Mais sensible.
Le projet ROUGE pose la question du seuil entre langage et couleur, augmentée de la problématique du chargement de l’oeuvre par son contexte, par la création d’une histoire, d’une narration. Grande question, celle de l’image de l’artiste, posée par Yves Klein, et qui, à mon avis, vient, tient à la non-reproductibilité de son oeuvre. Un monochrome, photographié, n'étant - si le propos d’Yves Klein est un propos de colorométrie pure du pigment, de sa matitude rayonnante- alors une photographie d’un monochrome n’est plus réellement du Yves Klein mais une narration photographique de l'oeuvre elle-même. L’oeuvre n’est plus perçue, mais doit être raconté. Documentée. D’où la nécessité de “figurer” l’action. Par l’image, l’identité de l’artiste.
Le projet YK-re possède aujourd’hui plusieurs ramifications en germe interrogeant cette notion de territoire artistique, de référence et de suite. De reproductibilité, de transmission, d’autorisation à reproduire. Un territoire étiqueté Klein, la figure du père, sur les remparts. Omniprésente. Et le jeu possible, dans les divers moyens pour sortir de l’identité et affirmer une existence personnelle, dans un nouveau territoire ouvert. Rituel artistique.
Comme un saut tenté, dans le vide, mais les pieds cimentés sur le marche-pied, à jamais pris dans l’ombre d’Yves Klein.
Suis-je une éponge d’Yves Klein? Imbibé?
Les dessins créés pour le livre agissent ici comme des signes lacunaires interrogeant la reproduction de l'oeuvre, l’oeuvre est convoquée par le dessin, mais non reproduite. Impossible d’y accéder si l’on en connait pas l’original. On passe d’une copie d’un réel ( photographié, vraisemblable, véridique, ayant une existence picturale touchant l’objectif) à une reproduction, dessinée, presqu’abstraite, dans le sens où comme un mot, l’image devient l’abstraction d’une chose, signalée, mais au lien manquant.
Ce lien c’est le regardant, qui connait l'oeuvre originale et la projette sur le dessin, le complète, le colorie, comme un acte de reproduction immatérielle de l'oeuvre se jouant au fin fond de la cornée.
Une réalité augmentée d’un savoir.
C'est le spectateur qui refait l'oeuvre.
YK-re.
Et la proximité du soleil...
Les trois contrepieds présentés dans la revue sont les suivants:
Contrepied #1. D'après une Sculpture-Eponge d'Yves Klein. Était-elle bleue ? Non celle-ci, en vrai, est rose. L’éponge pose intrinsèquement la question de l’absorption: moi-même imbibé (à quel point?) d’Yves Klein.
Contrepied #2. Dessiné d'après le Journal du Dimanche 27 Novembre 1960 d’Yves Klein, avec photo de Harry Shunk. Grand merci à Harry Shunk également pour toutes les photos réalisées à l’époque dont la photo de Jacques Villeglé, arrachant croute, jouant à mes yeux l'antithèse du Saut Dans Le Vide.
Contrepied#3. D'après RP3 “Ci-git l’espace”, Yves Klein 1960. Oeuvre qui n'a d'intérêt à mes yeux qu'accompagnée de deux photos. Une d'Harry Shunk encore, Yves Klein gisant sous la toile, Rotraut déposant la gerbe. Et la seconde où Yves Klein effectue un saut de judoka par dessus la toile. La toile comme un élément secondaire du document photographique.
Merci à Tita Reut pour un détour, à la fin du siècle dernier, le temps d'un café chez Arman à Nice, et la visite de la maison, des divers ateliers... et, sur une étagère, au milieu des statuettes africaines, un rouage couvert de pigment bleu.
Mon premier YKB.
En vrai.