Interviève.
Les Nouveaux Territoires
La création à Lille et alentours. Musique, Arts plastiques, Edition, Spectacle vivant.
Il est de ceux qui aiment et lisent/
Rencontre avec Dimitri Vazemsky.
Redouté des journalistes sont ceux qui, lorsqu’on leur donne à relire leur interview en rajoute des lignes et des lignes, en espérant que leur pensée sera mieux comprises des masses ignorantes. Dimitri Vazemsky c’est le contraire : il élague il ébranche il effeuille. J’ai jamais vu mec si concis ( si !). C’est un texte que je relis chaque fois que j’ai envie de me suicider. Et je suis toujours en vie.
Il arrive, dandy minute, toujours prêt pour répondre à une interview. Il a choisi la terrasse des Halles, celle où l’on voit des jeunes filles se prendre les talons dans les pavés. Il a tout de suite le jeu de mot à la bouche : on lui parle de Denain, il ajoute «de jardin». Malgré cette forme d’esprit bien française1, malgré son pseudo à consonance polonaise, l’homme dégage quelque chose d’anglais, de britannique, plutôt car c’est lors d’un séjour d’un an en Irlande qu’il s’est découvert une vocation littéraire. C’est pour elle qu’il abandonnera lâchement la Fnac2 et se lança dans l’écriture et l’édition. Tout ça pour faire l’artisse qu’on comprend rien (ou comptant pour rien comme on dit à la direction de la culture de la région, ou qu’entend pu rien, comme disent les détracteurs de Boulez.)
LNT : Dimitri Vazemsky, bonjour. DV : Moi jvais prendre un chocolat
Bon Dimitri, bonjour, nos lecteurs voudraient savoir ce qu’ils peuvent lire, voir, entendre de toi..(silence)
La question est peut-être un peu abrupte
Oui abrupte pourpoint
On va peut être d’abord s’adresser à l’écrivain. C’est le maçon en ce moment qui prime.
Ensuite à l’éditeur et à l’artiste contemporain que nous aimons tous
Commençons par l‘écrivain DV. Je viens de finir une commande sur un géant, Oscar, le voleur de pommes de terre de Marquette en Ostrevant. Une autre commande sur le beffroi d’Ypres pour Le Geai Bleu et L’écailler du Nord ( une succursale délocalisée de L’écailler du Sud Marseillais et ont sorti deux polars sur Lille, de Roger Facon et Noël Simsolo.) Ils ont demandé à plusieurs types de faire des nouvelles sur les beffrois. Je connais un truc sur celui d’Ypres que peu de gens savent. Et puis j’ai réalisé un roman-photo sur Armentières, que je distribue dimanche 14/01 au marché de Wazemmes..
Voilà de l’écriture mercenaire. C’est le projet qui m’intéresse au-delà de la commande. La commande sur Ypres fera l’objet sans doute d’un autre boulot pour la Nuit Myrtide. La commande est une contrainte intéressante qui permet de sortir du champ d’action habituel et égocentré… Tu t’éloignes de ton centre d’intérêt, (où plutôt tu essaies ) et hop tu te carnes dans une autre forme, pas habituelle, peu coutumière.
Exil, dit-il
Mais qu’est devenu l’écrivain que nous aimions tant et qui laissait courir sa plume vagabonde, au gré de sa fantaisie créative? J’écris beaucoup moins. Je fais dans le gros mot.
Le gros mot ??!?!De gros mots, en volume. Les mots quittent le livre, et leur platitude de papier (ce plat pays qui est le mien aussi) pour arriver dans le paysage (ce plat pays qui est le mien aussi). C’est une évolution naturelle. Un changement de chapelle. Du tag rural.
Tu écris un roman en lettres de 1,20 m de haut ? Si un jour on fait le tour de la terre dans un ballon atmosphérique on pourra lire ton roman ? Euh non, puisque les lettres sont droites et non posée au sol, je n’écris pas pour Yann Arthus Bertrand. Le but du Niveau zéro de l’écriture (c’est le nom du projet, en lisière de vague, à altitude zéro, rien à barthes de la référence sérieuse ) Le but donc c’est de faire une phrase de 2 km de long. J’ai fait plusieurs essais pour tester l’accroche dans le paysage. Il y eut EXIT à Zuydcoote, Il ya deux ans et trois mois, EXIL sur un terril, il y a deux ans pile. EXIT/EXIL sur le terre plain de Beaubourg pour le salon Littératures pirates. Un E flottant, droit comme un «i», à la confluence de la Scarpe et de l’Escaut… un E dans l’eau. Une lettre revenante? Et puis le mois dernier en Jurançon, dans une commanderie du douzième siècle et un cirque de vignes.. un « H » de 3m de haut, un petit « être » et ses déclinaison dans le cimetière, LA-BAS, ICI, été, a été et fut. C’est pour la fête des vendanges, tardives en jurançon, la fin de l’été mise en fûts…
Toujours en rouge, d’où sans doute cette commande du Centre historique minier de Lewarde, réalisé avec l’aide des services techniques du musée. Ici le mot ROUGE est en acier, 2m de haut, 76cm de profondeur, 8 m de long. Un des gros projets liés à ce mot, est de le teinter de différentes couleurs, toutes rouges, faire voyager le mot, en péniche jusqu’au Batofar, devant la bibliothèque F.M. (rien à voir avec la Française de Mécanique), lui faire prendre le périph, créer des bouchons (de rouge), passer par la ceinture rouge de Paris et finir dans une grande fête populaire politique…
Ce rouge c’est le sang qui irrigue nos villes ?
Parler de sang est intéressant parce que le but de ces installations c’est de changer de sens le sens qui irrigue. Le rouge c’est la commémoration de la catastrophe de Courrières, rouge sang, rouge lutte, rouge centre de la terre, charbon ardent. Le déplacer dans la ceinture rouge jusqu’à la fête de l’Humanité lui donnera une tonalité de rouge supplémentaire. Et j’aimerai le poser dans le parc Jean-Baptiste Lebas, ainsi le rouge est de Lille…
Toi qui es un grand amoureux, tu sais que tout ce qui est bon dans la femme est rouge. (silence, prudent ou embarrassé, ou ignorant : Dimitri est myope )
Vas-tu reproduire d’autres performances du siécle passé, comme tu l’as fait avec le Saut d’Yves Klein? Peut être. J’appelle ça de la récontemporéinisation de l’art contemporain. J’essaie d’apporter un petit quelque chose en plus. Le saut je l’ai vraiment fait. Klein y a un photomontage. Mais en fait ce n’est pas sur, y a un mystère. Il l’aurait fait en vrai aussi, c’est sa femme qui a insisté pour le filet, la bâche. Lui voulait le faire sans. C’est, dit-on, une des dernières figures du Judo que Klein avait ramené du Japon. Après le saut il a rendu son kimono. Et un type a racheté la bâche comme relique.
Tu as transformé une tromperie en réalité. Il y avait d’autres projets de recontemporéanisation, un avec Sophie Calle. En stand-by. L’écriture sur paysage c’est aussi la récontemporéinisation d’artistes contemporains comme Castorama, Auchan…
Ton voyage sur les traces de Derek Jerman ? Les pages sur Derek Jerman vont se retrouver bientôt sur le site de Nuit myrtide. Autrefois Dimitri Vazemsky était derrière Nuit myrtide. Maintenant c’est le contraire. Cos the times they are a-changing…
Les Oulipiens ont l’impression qu’il y a du Dimitri dans La Nuit myrtide
Nuit myrtide existait avant Vazemsky. C’est une raison sociale anagrammatique qui manque d’R, elle fut créé pour un recueil d’aphorismes, édité à la main en 1993, et grâce auquel j’avais été invité en Slovénie et traduit en slovène.
On donnera un cadeau au premier lecteur qui découvrira ton nom de famille. Je signerai fra Josmerna Gringarescu ce qui leur donnera un second indice.
Tu parlais de Nuit Myrtide. Beaucoup d’historiens lillois comme Martine Aubry par exemple, pensent que tout ça est né de Vol de flamands roses mais non, en fait, c’est le second livre édité par Nuit myrtide. Oui et non. En fait l’Histoire est toujours plus complexe qu’on essaye de le dire. C’est pour ça que je ne me contente de raconter que des histoires. Vols a accompagné la naissance de l’association, une asso d’aide à l’édition, une activité qui dure toujours. Mais Nuit myrtide est devenue très vite une maison d’édition à part entière, qui ne se contentait pas d’être une association d’aide…
Nuit myrtide a d’abord été une maison d’auto édition avec le Vol qui se vend toujours, par exemple au Bateau Livre rue Gambetta ou Solstices, rue de Gand.
Il faut préciser que c’est un vrai polar, qui se lit comme polar mais en même temps on apprend beaucoup de choses sur les mœurs des Wazemmois.
C’est du Canada-Dry. Ca a le gout du polar, la couleur mais…
Avec un peu de Vieux-Lille pour le goût et l’odeur.
Sur la fin du polar oui, mais sans le bruit du marteau-piqueur. Le vieux est sorti des travaux depuis longtemps…
On peut se demander ça ressemble un peu à Jean-Pierre Daroussin a interprété le rôle titre…Le Poulpe ? En fait, j’avais envoyé Vols de Flamands Roses à Baleine. Antoine de Kerversau m’avait envoyé une petite lettre en me disant « premier ouvrage oulipoulpien », mais trop ancré pour eux dans la réalité de Wazemmes, en fait, il fallait respecter la Bible… Celle du personnage. Le Poulpe.
T’as pas eu le courage de te plonger dedans ? Non, ce n’est pas ça, mais j’avais écrit « Vols » avant. En fait c’est parce que Baleine ne pouvait pas le sortir rapidement que je me suis lancé dans l’auto-édition.
Il fallait peut-être un Wazemmes vu de Paris, imaginaire, Et puis il y’avait surtout des personnages existants, eux voulaient juste un décor, brossé rapidement.
Ils ont fait des polars dans le Nord…Ouais, il y en a eu quelques-uns. Simsolo avec Apocalypse Nord, qui se déroule pendant la Braderie.
L’homme qui lit
Voilà ça ne s’est pas arrêté cette belle aventure il y avait une urgence un besoin de publier. En général on se publie soi même dans le but de se faire ensuite publier par un éditeur classique.
Sauf que là j’ai vu comment ça fonctionnait, que c’était assez simple, donc après j’ai édité un recueil de nouvelle Temps pris un récit de voyage Havre des pas qui passe par Guernesey, Villequier, Paris et Lille. .
Et qui passe par le Havre ? Non
Pourquoi ce titre énigmatique ? C’est le nom d’une rue à Jersey, et c’est un jeu de mots sur «havre de paix» Et puis il y’a peu, j’ai su que c’était le quartier de Jersey où grandit Lawrence d’Arabie ( deuxième indice ).
Il est sorti pendant l’année Victor Hugo. Non bien avant il est sorti en 1999 et a été réédité en 2002, avec une exposition à L’Arbre à lettres3 République à Paris.
Victor Hugo est né en 1802, comme chacun sait puisque… Ce siècle avait 2 ans
Et déjà Rome pointait sous Sparte. …Je crois qu’il ya une anecdote sur Victor Hugo qui intéressera nos plus jeunes lecteurs qui se demandent comment aborder cette grande œuvre. Ca a un rapport avec Batman. Je vois que tu as lu l’itw de Julie Redor dans le Ddo n° 42 un article intitulé Ecrire et vaciller
J’aime bien lire Julie Redor. Moi à l’époque, je lisais beaucoup de comics américains, dont Batman, dans le texte en anglais Monsieur. Je bossais dans une librairie qui s’appelait Dangereuses Visions Et à un moment, j’ai appris que Bob Kane, l’auteur de Batman avait créé le personnage du Joker après avoir lu l’Homme qui rit de Victor Hugo. Donc je remonte à la source et..
Tu lis l’histoire de ce clochard magnifique qui a appelé son chien Homo parce « Homo hominis lupum.» 4
Et lui s’appelle Ursus.
Et il recueille un jeune homme qu’on appelle ‘l’Homme qui rit parce qu’on lui a créé un sourire au rasoir.
Et on le traîne de foire en foire.
Et ce magnifique passage où il s’adresse au parlement anglais, parce que, non je ne vais dire aux lecteurs pourquoi. Il porte la voix des plus pauvres auprès des lords. C’est très émouvant. C’est un très beau livre. En ce moment je lis Neuf-trois
Quatre vingt treize pour nos amis pas rappeurs.Il y a un très beau premier chapitre après c’est un peu long. Ca se passe dans les banlieues vendéennes.
C’est touchant parce qu’Hugo est le fruit d’un républicain et d’une royaliste. Et dans 93 on a tout à fait cet antagonisme, un brave homme de général.
Lancenac qui est un prince breton, et Gauvain son petit neveu qui est républicain, on sent arriver la confrontation.
Je vais donc proposer à nos lecteurs la lecture de «Sophie Trébuchet», qui raconte la vie de la mère de Victor Hugo.
Il y a une bonne chute aussi, quand la mère a trébuché. Mère qui, comme Jeanne d’Arc, était très bûcher, aussi.
Cessons, c’est trop sot. Fi.
( La suite de l’interview au prochain numéro)
NOTES
1 Hugo disait que le calembour est « la fiente de l’esprit qui vole » mais rappelons son Jerimadeth ville biblique inventée pour trouver une rime en dè.
2 Nous parlions récemment d’une famille de trois enfants, issus de bobos, l’une est thésarde, l’autre est artiste, les deux galèrent alors que le troisième, entré à l’origine comme vendeur à la Fnac y est maintenant cadre. J’avais conclu « ah plutôt que nous échiner à côtoyer le sublime, si nous étions entrés à la Fnac ; nous serions aujour’dhui cadres… »
3 Librairie parisienne qui avait ouvert un établissement à Lille au début des années 2000 et l’a fermé quelques années après.
4 L’homme est un loup pour l’homme.













