Je viens de voir Mia Madre, de Nanni Morreti, dans le petit cinéma du village de ma grand-mère. Les murs y sont fins, et dans la salle d'à côté, ils passaient Star Wars. On entendait le bruit des batailles, c'était comme les battements de mon cœur qui résonnaient à travers les parois. Ça faisait mal au cœur et aux yeux, de voir ce film, après avoir laissé ma mère à moi, sur un quai de gare, il y a deux jours. Après l'avoir laissée se débattre avec sa propre mère, avec ses démons, et avec la tristesse des jours de pluie.
Ces vacances, j'ai un peu lu. J'ai d'abord lu Retour à Reims, de Didier Eribon, puis son pendant romanesque, En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis. Les deux livres parlent d'un nécessaire retour vers ses origines, celles qu'on assume difficilement, les classes sociales qu'on aimerait oublier, cacher, quand on fait de grandes études, entouré de gens dont les parents ont des fiches wikipedia – il y en a deux dans ma classe.
Ma famille n'est pas grand-chose mais je ne crois pas en avoir honte, je crois plutôt être fière, du mélange, de l'improbabilité de la rencontre de mes parents, je crois même être fière de la séparation de mes parents, d'être d'une famille successivement déchirée, recomposée, rabibochée, re-déchirée. Seulement il y a certains après-midi où les déchirements sont douloureux. Où on aimerait que les gens se parlent à nouveau, qu'il se touchent, se rencontrent, comme ils me touchent, comme cela me touche, quand on va couper des branches de mimosa odorantes avec mes cousines. Mais toujours, la fuite.
Et y participer, à la fuite. Être fière de ma famille déchirée, c'est aussi me complaire à faire des heures de train, pour rejoindre l'autre branche, où il n'y a pas de mimosas mais des pics verts dans les branches, ou on rit beaucoup plus, mais on fuit tout autant.
Dans la mort de Mia Madre, j'ai vécu un peu à nouveau les moments d'errance de décembre dernier, face à la mort de ce grand-père que je connaissais si peu, face aux factures qui sont dans je ne sais quel tiroir, aux assurances vies par dizaines, aux souvenirs qu'on essaie de se faire à la volée parce qu'on a pas eu le temps avant. Pas eu le temps, ni l'envie, ni la volonté, ni le besoin. Si je suis fière aussi de ma famille, c'est dans toute mon indépendance, dans le fait que j'en ai pas besoin, que je me fais grâce à eux mais surtout sans eux, dans toute ma fausse autonomie de fausse grande personne.
Ma mère m'a offert un carnet moleskine pour Noël en me demandant si j'écrivais toujours. J'écris peu, et écrire dans ce carnet me paraît impossible, ce serait comme lui livrer mes pensées, mes douleurs, et mes haines, parfois, à son encontre. Je préfère encore écrire ici à des presque inconnus, à des totalement anonymes, à des gens de passage, qu'à un carnet muet, qui sentira ma mère, qui viendra de la volonté de ma mère de contrôler ce à quoi je pense, quand je prends des trains après les discussions sur les quais de gare. Pourquoi, toujours, les quais de gare. Les départs. Les déchirures.
Nanni Morreti joue presque toujours, je crois, dans ses propres films. Souvent dans des rôles piliers, mais secondaires. Ici, il jouait le rôle du frère, un frère aux pulls de cachemire dans lesquels on souhaiterait s'enfouir. Oui, vraiment, s'il y a quelque chose que je regrette dans ma famille, c'est de ne pas avoir de frère, c'est que le jour où moi aussi, je serai face à la mort de mes parents, je ferai face seule, les pieds presque dans le vide face à cet horizon d'attente, et putain, qu'est-ce que ça me fait peur.
Dans ce film il y a aussi Rome. Il y a aussi l'Italie. Je me revois, cet été, lorsque la foule se faisait si pesante que j'ai fui quelques jours, seule, en Sardaigne. C'était mon premier voyage seule. Deux jours dans des bus, sans carte ni guide. J'ai erré des heures dans les rues de Sassari. Des gens me croisaient, ils croyaient que j'allais quelque part, parce qu'eux, assurément, ils allaient quelque part, alors que moi en fait, je marchais juste en croyant me fier à un pseudo sens de l'orientation, vers des rues ni trop sombres ni trop éclairées, et j'écoutais Tame Impala en mangeant des parts de pizza à un euro. Ce que j'aime l'Italie. Ce que j'aime Rome, aussi, mais je n'ai pas envie d'y retourner sans être amoureuse. J'ai envie d'y retourner en partageant, en mettant mes pas dans les pas de quelqu'un, en pouvant, si besoin est, enfouir mes yeux un peu humides dans le pull en cachemire de quelqu'un.
C'est ce qui me fait peur, dans l'idée de retrouver l'amour. De n'y chercher qu'un frère, qu'une protection. J'aimerai que ma prochaine histoire d'amour soit la bonne, pas un nouveau fiasco, pas une nouvelle embarcation tourmentée, un nouveau radeau auquel je me raccroche pour ne pas couler. Quand bien même un certain garçon me fait sourire un soir sur trois, les deux autres soirs j'ai cette peur au ventre, celle de ne toujours pas être prête, d'être toujours encore trop faible pour me porter moi, et porter une relation. Deux soirs sur trois j'ai envie de me saborder, d'avouer tout.
J'espère un jour aimer plus que je n'ai jamais aimé ma mère, et plus que ma mère n’ait jamais aimé.