I can tell you where I’m headed now, not just along for the ride
Le 31 décembre 2021 je suis allée chez mes parents et dans le jardin nous nous sommes tenus devant le pot de fleurs retourné qui sert toujours d’in memoriam pour notre petit chat. Je me suis dit que peut-être que quand j’aurai fini d’accepter, je viendrai avec des fleurs et que je serai prête – enfin – à les planter sur sa tombe.
J’aime bien écrire mon bilan parce qu’il délimite les faits et gestes, les événements. Il place une temporalité dans une vie qui, à mesure que l’on vieillit, ressemble de plus à des jours qui coulent les uns dans les autres ou qui se mélangent comme de la pâte à modeler. Quand j’écris mon bilan, je me souviens et en écrivant, soudainement, l’année se met à exister. Je me force à en tirer des conclusions. La pâte à modeler n’est plus un blorb marron mais un assemblage chaotique (et beau) de couleurs.
En 2022, les événements se sont beaucoup entrechoqués, ils sont venus se coucher les uns contre les autres, le très joyeux, le très triste, et tout ce qu’il y a entre les deux. Mon désir d’ordre et de sens a été chamboulé par tout ce qui gronde dans le monde autour (et qui n’est pas le sujet ici). En février, j’ai attrapé le Covid alors que je devais corriger mon livre, l’un se mélangeant à l’autre. Je me souviens surtout qu’à l’époque je lisais la biographie de Bob Fosse par Sam Wasson et qu'avec toutes ses imperfections le tempérament du chorégraphe me soulageait presque. Parce qu’il était psychorigide – insatisfait – angoissé – injuste – rongé par l’angoisse – parce qu’il était tout cela, Bob Fosse a été mon compagnon de route, quelle ironie quand on met le point final à un livre féministe ! En fond sonore, coincée dans mon isolement, je regardais en boucle la vidéo où il danse avec Gwen Verdon dans Damn Yankees.
J’ai essayé de continuer le travail entamé en 2021 sur l’ambition. J’ai écrit un zine sur le sujet, Réussir sa vie, et je pensais qu’il enterrerait quelque chose, qu’il mettrait un point final à une réflexion. Mais si j’étais ce que j’écrivais, tout serait plus simple. Comme tout le monde (comme tout le monde ?) je me mens à moi-même, sans vraiment m’en rendre compte. Parfois en m’en rendant compte. Et l’écriture est l’extension de cet exercice de vérité et de mensonge.
Alors oui, j’ai eu envie de réussir ma vie selon des critères qui me mettaient en échec. Souvent, j’ai été travaillée par la différence entre ce que le féminisme m’a apporté (une libération des injonctions, un rien-à-foutre vis-à-vis de ce que l’on attend de moi) et ce que le business du féminisme m’a enlevé (coincée dans de nouvelles injonctions : pas assez bankable, pas connue, certainement pas sexy, trop intello ou pas assez).
Alors je fais comme tout le reste : avec mes livres et mes mots, mes désirs dans les mains, je cherche l’équilibre, sur le fil. En 2022 j’ai écrit partout et tout le temps : sur mes blogs, sur ma newsletter, dans mes carnets, dans des débuts de livres et des idées. J’ai essayé de prendre ma liberté à deux mains, mais je sais qu’elle ne sera pas mienne tant que je ne trouverai pas que tout est écriture : pas seulement ce qui s’est accompagné d’une signature sur un morceau de papier. L’iceberg entier – face visible et face cachée. Je commence à me rendre compte que me libérer sera le travail d’une vie.
Née trop poreuse – à tout, mais surtout aux injonctions. (Et enfin, je ne mens pas.)
Au printemps, voilà que mon livre devait sortir, que l’angoisse est sortie de partout. Et que d’un coup, la mort a frappé à la porte bleue de la maison de Douarnenez, celle dont je pensais qu’elle serait toujours là. Alors je suis allée une dernière fois, puis une deuxième dernière fois, sans jamais vraiment y croire. J’ai attendu des coups de téléphone. J’écoutais Carrie and Lowell de Sufjan Stevens parce qu’il fallait quelque chose dans lequel enfoncer mes ongles et dans Fourth of July je m’étranglais à chaque fois quand d’un coup —
And I’m sorry I left but it was for the best Though it never felt right —
Longtemps, la nuit, je repenserai à ce regard, était-il suppliant, implorant, était-il rassurant — je ne le saurai jamais.
Dans la chaleur revenue j’ai lu Les années d’Annie Ernaux. Je pensais à cette vie qui avait disparu, tellement de jours évaporés. Je m’accrochais aux souvenirs, aux scoubidous tendus sur la porte du salon et à l’odeur du beurre qui cuit dans la cuisine, aux kilomètres de laine tricotée, et puis à la voix de Sufjan Stevens We’re all gonna die.
Top des albums écoutés en boucle en 2022
Bedroom Walls de November Ultra
Riderless Horse de Nina Nastasia
A Bit of Previous de Belle and Sebastian
And In the Darkness, Hearts Aglow de Weyes Blood
A Little Touch of Schmilsson in the Night de Harry Nilson
West Side Story OST (version 2021)
Seule sous ma frange de Pi Ja Ma
Pompeii de Cate Le Bon
Good and Green Again de Jake Xerxes Fussell
Live at the Bon Soir de Barbra Streisand
Il a fallu prendre des trains, pour aller parler de mon livre qui venait de sortir et puis d'un coup rentrer et glisser mes doigts sur les meubles de la maison vide. Rire et puis pleurer. Et dans les trains, me sentir comme suspendue. 2022 a été fait de cela : sortir de sa bulle pour rencontrer les gens et parler, parler, parler encore. Je me souviens d’une autrice interviewée pour la Ville Brûle qui, coincée au milieu d’une phrase qu’elle n’arrivait pas à terminer, m’a dit « voilà, c’est pour ça que j’écris ! » Et j’ai ri parce qu’il n’y a rien de plus vrai. Mais il y avait une telle joie presque nouvelle dans le fait de marcher dans les rues des villes inconnues, de prendre des trains, de parler et d’échanger avec plein de femmes géniales, de changer d’avis souvent et d’avoir envie d’écouter les autres, tout le temps. Et aussi dans le retour à la maison, dans le cocon des certitudes où l'on peut faire silence, si on a envie.
Et entre temps les balades le week-end le long de la plage, moi et mes banalités, toi et ton rire. toi, toi, toi.
Il y a eu tout ce qui ne s’est pas fait, tout ce qui a été en suspens, beaucoup de questionnements sur ce qu’il fallait écrire et penser et raconter après. Sur ce qui ne fonctionnait pas, que je n’arrivais plus à reprendre. J'ai souvent décrété que j'allais tout arrêter, juste pour voir ce que ça faisait. Peut-être que je m'essayais à revêtir la personnalité de ma grand-mère qui, manteau à la main, s'en allait. Je voulais claquer la porte au nez de tout ce qui m'anime, juste pour voir. Pour le plaisir d'un caprice.
Et puis parfois je n'ai pensé à rien, dans l’eau trop chaude d’un été caniculaire, dans le jardin brûlé par le soleil autour des apéricubes, dans ces liens qui ne finissent jamais de se resserrer et qui donnent envie de pleurer, bêtement. Ce serait ça, mes Années. Pas ce que l’on fait mais ce que l’on partage. Je me suis réfugiée entre deux kombucha dans le monde merveilleux d’Anne de Green Gables qui a été pour moi une amie espiègle et intelligente et douce. Au-delà des pages, nous avons entamé des dialogues imaginaires et la lecture était plus précieuse que jamais, autant pour s’échapper que pour faire sens.
Top des livres découverts 2022
Les Années d'Annie Ernaux (éditions Gallimard)
Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery (éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduction Hélène Charrier)
Les heures défuntes d'Alice Butterlin (éditions Le Gospel)
Broadway Limited tomes 1, 2, 3 de Malika Ferdjoukh (éditions L'école des Loisirs)
Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon (éditions Stock)
Toute une moitié du monde d’Alice Zeniter (éditions Flammarion)
Qui sait de Pauline Dellabroy-Allard (éditions Gallimard)
Symptômes de Catherine Ocelot (éditions Pow Pow)
La fête est finie de Mathilde Payen (éditions Sarbacane)
Dérives de Kate Zambreno (éditions La Croisée, traduction Stéphane Vanderhaeghe)
Fosse de Sam Wasson (éditions Eamon Dolan / Houghton Mifflin Harcourt)
Cette année je me suis lancée dans This Is Us, parfois j’ai presque regretté à quel point cette série était proche des sentiments de la vie, doux-amer et fuyants. J’ai aussi dû affronter le fait qu’elle montrait tous ces futurs qui ne seront pas les miens. Même si, en serrant sa main dans la mienne, je sais que celui que nous avons choisi nous rendra aussi heureux que possible au milieu du chaos. Parfois, j’ai retiré de cette série bien plus que ce que j’étais venue chercher. Quand William, à Memphis, encourage son fils à ouvrir les fenêtres de la voiture, à mettre la musique à fond (et à faire pousser son afro, ce qui est moins applicable à ma situation), j'ai été prise d'un vertige. Je repensais à Alice Zeniter qui parlait dans son spectacle Je suis une fille sans histoire de la manière dont nous portons les personnages fictifs près de nos cœurs. Pourquoi les aimons-nous tant, jusqu'à nous émouvoir aussi fortement de leur mort ?
Top des séries vues en 2022
Severance saison 1
Tuca and Bertie saison 3
This Is Us saison 1
Abbott Elementary saison 1
Hacks saison 2
The Rehearsal saison 1
Pachinko saison 1
This Way Up saison 1 et 2
Starstruck saison 1
Irma Vep
Et oui j’ai pleuré pour William, est-ce que j'ai pleuré autant que j’avais pleuré ce jour-là en glissant tout contre l’urne de ma grand-mère un petit cœur au crochet? Peut-être. Je ne pense pas que nous soyons trop attachés aux personnages fictionnels – c'est plutôt que j’imagine mes émotions comme un mille-feuilles. La mort de William est la fourchette qui vient l’écraser et voilà que tout coule sur l’assiette, tout ce qui a été, est et sera. Tout se mélange et se brise. Dans ce mille-feuilles il y a la réalité, la fiction, les milliers de mots que je m’écris à moi-même dans le fil(m) de ma conscience, il y a tout ce que l’on me raconte et que parfois je crois oublier. C’est exactement ce dont parlait Annie Ernaux dans Les années, quand elle faisait la liste de tout ce qui partira avec nous, quand nous ne serons plus, toutes ces choses impalpables.
Alors quand William dit à son fils d’ouvrir les fenêtres, j’ai eu presque l’impression qu’il parlait à mes émotions, à travers l’écran. J’ai conclu de cette année que tout était toujours une question d’équilibre. Mettre plus de telle chose et moins d’une autre. Dans Comment savoir de James L. Brooks un personnage parlait d’ajustements. Il suffit de peu pour que les choses marchent. J'ai ajouté des choses : taper le sol avec les claquettes, user mes doigts sur le lin des broderies. Et j'en ai enlevé, parfois malgré moi.
Top des films découverts en 2022
Armageddon Time de James Gray (2022)
La splendeur des Amberson d'Orson Welles (1946)
Bergman Island de Mia Hansen-Love (2021)
Petite Maman de Céline Sciamma (2021)
Old Enough de Marisa Silver (1984)
Alerte rouge de Domee Shi (2022)
L’événement d'Audrey Diwan (2021)
The Card Counter de Paul Schrader (2021)
Tampopo de Jûzô Itami (1985)
Leave her to Heaven de John M. Stahl (1945)
Bell, Book and Candle de Richard Quine (1958)
En novembre je suis allée voir Armageddon Time de James Gray et un mois plus tard l’exposition consacrée à l’œuvre de Marcel Proust à la BNF. Les deux se sont répondus et ont dialogué avec mon année. Il y a eu — les pièces vides filmées par James Gray, qui me rappelaient mon dernier travelling mental dans la cave de mes grands-parents, quand j'ai observé les souvenirs de nos enfances échappées sur le mur décoré. Et puis — l’obsession de Proust pour la mémoire et son œuvre qu’il voulait construire non pas comme une cathédrale mais comme une robe. En cousant les feuilles et les mots jusqu’à réussir à reproduire le tissu de l’existence humaine. J’ai eu beaucoup de reconnaissance pour les deux. Pas parce qu'ils me réconciliaient avec l’absence mais parce qu'ils me donnaient un horizon. Capturer un bout, juste un minuscule bout, de l'existence.
Je finis l’année avec cette impression d’être l’une des protagonistes d’un show de Sondheim – j’écoute en boucle Ladies who lunch et parfois, au milieu d’une phrase, je lève ma tasse de thé et je chante « I’ll drink to that ! ».
Alors, qu’est-ce que je me souhaite pour 2023 ? De laisser les jours couler les uns dans les autres, de ne pas trop penser à ce qu’il faut faire après, après, après – je me souhaite d’ouvrir la fenêtre, de mettre la musique à fond – I’ll drink to that !
















