Le cinéma Bollywood à l'assaut des quartiers parisiens
Boutiques exotiques, produits suspects et curiosités cinématographiques... notre équipe est allée traîner ses guêtres dans les quartiers communautaires de Paris (et même sur ses trottoirs) afin de prendre le pouls de ce business un peu particulier. Première étape : "Little india", dans le 10e arrondissement.
C'est une mine d'or pour tous les ''Bollywood-fans'' de Paris : le quartier indien de la capitale, situé entre le boulevard de la Chapelle et le passage Brady (10e arrondissement). Dans ce « Little India », les boutiques de DVD ont poussé comme autant d'Églises miniatures, développant un commerce parallèle (et pas toujours très catholique) mêlant DVD officiels et copies pirates. Légales ou clandestines, elles demeurent des passages obligés pour tout pèlerin en quête de reliques. Et quel meilleur point de départ, pour pénétrer dans ce lieu de culte, que le métro La Chapelle ?
De Kollywood à Bollywood
La rue du Faubourg-Saint-Denis, centre névralgique de ce grand organisme vivant, est une montagne russe sillonnée par les marques de la présence indienne. Autour de cette ligne droite lumineuse, les ruelles distribuent des enseignes roses, vertes ou violettes qui, bien que ternies par les échafaudages, jettent un peu de couleur sur ce samedi après-midi grisâtre de mars. Bijouteries, restaurants et magasins de vêtements pullulent dans tous les coins, fréquentés par les populations du sous-continent indien auxquelles se mêlent quelques français de souche amateurs d’exotisme.
Derrière le comptoir des boutiques d’audiovisuel tapissées d’affiches de grandes stars indiennes se tiennent des vendeurs d’origines tamoule (Inde du Sud et Sri Lanka) ou pakistanaise. Ils proposent à la vente des films en langue tamoule (Kollywood) dont le visionnage reste essentiellement limité à un public communautaire et des films en langue hindi produits dans les studios de Bombay/Mumbaï (Bollywood) qui ont su attirer un public international. Certaines de ces boutiques, comme celle du distributeur tamoul Ayngaran, fabriquent leurs propres DVD et jaquettes sous licence officielle, mais ailleurs dans le quartier, la situation est plus chaotique. Devant les vitrines s’échelonnent des bacs de pochettes de DVD dans lesquels les mains des passants plongent allégrement. Aucune trace d’hologramme de certification sur les jaquettes truffées de fautes d’orthographe, glissées dans des boitiers de fortune, et des prix défiant toute concurrence (1 euro) ; nul besoin d’être un expert pour flairer la violation de copyright.
Des autorités permissives
Ces boutiques où fleurissent les contrefaçons ont fait parler d’elles il y a quelques années. Suite à une plainte déposée par l'International Federation of the Phonographic Industry (IFPI) et la British Phonographic Industry (BPI), chargées de faire respecter les droits d'auteur de l'industrie du disque, la boutique « Thamilan Music Centre » a été perquisitionnée le 13 février 2008 par la police française. Étrangement, la nature de la plainte ne portait pas sur les films en eux-mêmes, mais sur leur bande-son, dont les ayant-droits sont implantés à Londres. Près de 3000 CD et de 30 000 DVD, fabriqués aux quatre coins de l’Asie (Hong Kong, Singapour, Malaisie…) ont été saisis par les autorités. Mais le coup porté au commerce n'a été que très provisoire : à quelques mètres de là, sur le trottoir d'en face, le « Indian Music Centre » a rapidement pris le relais.
Cette intervention policière constitue une mesure tout à fait exceptionnelle. Un état de fait confirmé par Frédéric Delacroix, délégué général de l'association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (ALPA) : « Nous avons conseillé quelques adhérents au moment des opérations de 2008, mais depuis que la BCRCIA (Brigade Centrale pour la Répression des Contrefaçons Industrielles et Artistiques, ndlr) a été dissoute, c'est beaucoup plus difficile. Nous sommes au courant de la situation actuelle, bien sûr, mais nous ne pouvons pas agir sans demande des ayant-droit. »
Au fil des années, les sociétés de production et de distribution indiennes se sont montrées de plus en plus tolérantes vis-à-vis des boutiques vendant des copies pirates de leurs films à l’étranger, à condition que ces dernières proposent également à la vente des éditions officielles à plus haut prix. Cette permissivité permet de laisser se créer un environnement propice à faire parler de films dans un pays où la diffusion du cinéma indien reste limitée. « Les boutiques de Little India ne font que palier une insuffisance de distribution officielle en France », commente Géraldine Silvera, présidente de l’association Cooleurasia qui s’est longtemps fait l’ambassadrice du cinéma hindi sur nos terres.
Le temple de la contrefaçon
La percée de Bollywood en France remonte à une dizaine d’années. De nombreux français ont en effet été conquis par la vague Masala qui a déferlé sur l’Hexagone avec la présentation du film Devdas au festival de Cannes et sa sortie dans les salles en 2003. Mais en dépit de ce nouveau public, le cinéma indien n’a attiré que peu d’initiatives de la part de distributeurs français. De 2004 à 2008, Carlotta/Bodega a édité une vingtaine de grands classiques hindis jusqu’à ce que l’augmentation des droits des films ne leur fasse lâcher l’affaire. Désormais, ce sont les sociétés Bollywood Times et Bollywood Zone, créées par des commerçants du quartier indien, qui font figures de distributeurs officiels du cinéma hindi en France, en dépit de la piètre qualité de leurs éditions. Les trois distributeurs susnommés se partagent les rayonnages de la FNAC et de Virgin. On dénombre une soixante de titres édités à ce jour : une manne bien insuffisante pour les fans, en regard du nombre de films produits chaque année par les seuls studios de Mumbaï (environ 300). Ceux-ci ont eu tôt fait de se rabattre sur le marché alternatif qui fait battre le cœur du quartier indien.
Ces amateurs, on les rencontre dans l'un des temples de la cinéphilie bollywoodienne : la boutique Bollywood Univers, implantée au numéro 98 de la rue du Faubourg Saint-Denis. Dans ce lieu où résonnent les grands tubes indiens du moment, chaque fragment d'espace semble pensé pour accueillir, empiler, caser un tombereau de DVD. Les titres officiels (éditions françaises ou étrangères bénéficiant d’excellents sous-titres anglais) surnagent au milieu des contrefaçons vaguement réussies et des jaquettes carrément approximatives. Beaucoup de films sont ainsi disponibles en deux ou trois éditions différentes. Cette évolution, palpable sous les mains de l’acheteur, retrace le parcours d’un long-métrage de plus en plus mutilé à chaque reboot. La confusion entre l’original et la copie provoque quelques plaisirs coupables pour tout visiteur à l’œil un peu averti : le synopsis souffre de traductions laborieuses au dos des jaquettes et il suffit de glisser le DVD dans le lecteur lié à l’écran qui trône au-dessus du comptoir pour se rendre compte du caractère apocalyptique des sous-titres. Ne se contentant pas de déborder du cadre, ces derniers, effectués par un logiciel de traduction automatique, viennent changer l’anglais en un français très éloigné de nos habitudes langagières. Ces copies, à la qualité exécrable, ne manquent pourtant pas d’acquéreurs. Leur prix est des plus attractifs (entre un et cinq euros) et le sous-titrage, aussi basique soit-il, permet tout du moins de saisir la trame du film.
Le téléchargement en embuscade
La distribution du cinéma hindi en France ne semble pas appelé à se développer. A titre d’exemple, le grand succès My Name is Khan, pourtant projeté dans les salles françaises en 2010, n’a bénéficié que d’une édition américaine lors de sa sortie en DVD. « Cette mauvaise distribution est-elle la cause ou la conséquence du piratage ? » questionne Marouane, amateur éclairé rencontré dans les rayonnages, soulevant la problématique d’un marché gangrené qui vient se mordre la queue. Il est clair que le monopole du piratage n’encouragera pas les sociétés de distribution à se lancer dans l’aventure Bollywood.
Quant aux boutiques du quartier indien, prises à la gorge par la concurrence des plates-formes de téléchargement et des sites d’hébergement de vidéos, elles n’échappent pas à la baisse de fréquentation touchant l’ensemble des commerces d’audiovisuels. On retrouve notamment sur Youtube l’essentiel des chansons des films hindis dans lesquelles résident toute la saveur de Bollywood. « Les gens regardent des extraits sur Internet et cela les dissuade d’acheter le DVD », raconte le gérant de Bollywood Univers.
Certaines boutiques ont déjà mis la clef sous la porte, tandis que les plus réputées du quartier ont fait le pari de la diversification. Depuis 2010, Bollywood Univers a étayé ses rayons de bijoux et d’accessoires. Quant à Wembley, il a opéré une mutation des plus radicales lorsqu’il a déménagé de la rue Jarry à la rue Cail, se transformant en magasin d’alimentation. Il faut désormais se rendre au fond d’une épicerie pour dénicher leur petit rayon DVD, dont l'accès est aujourd’hui barré par quelques planches poussiéreuses. Les propriétaires sont en pleins travaux : ils vont réduire encore un peu cette maigre parenthèse vidéaste, déjà masquée derrière les étalages de légumes. Les jaquettes baignent désormais dans les effluves de coriandre et de cumin. Comme le parfum d'un monde en voie de disparition, mais qui s’accrocherait encore un peu aux murs.
Margot Boutges & Frédéric de Vençay
Photos : © E. Primault et F. de Vençay
Pour approfondir :
- site fantastikindia, qui explore les enjeux du cinéma indien en France
- site indeaparis, qui présente les actualités culturelles de l'Inde à Paris
Suite de l'enquête :
- Sous-titrage et piratage : un mauvais ménage
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