Dimanche après-midi d’hiver Ă MontrĂ©al. IntĂ©rieur d’un petit cafĂ©. Rien de particulièrement invitant. FEMME 1 et FEMME 2 discutent. FEMME 1 a une cinquantaine d’annĂ©es, est reposĂ©e, bien mise, sereine. FEMME 2 est dans la mi vingtaine, ne semble pas avoir beaucoup dormi, regarde partout en mĂŞme temps. Ni une ni l’autre n’a enlevĂ© son manteau. Elles boivent des cafĂ©s au lait dans des bols. Â
C’est bon, le lait de soya, t’avais raison. Je sais juste pas si je pourrais en faire boire à Pierre, peut-être avec beaucoup de sucre...
 FEMME 2 regarde par la fenêtre, perdue dans ses pensées
Je trouve ça assez difficile, moi, de me laisser tomber amoureuse de lui. C’est compliqué de démolir tous les petits patterns dans ma tête.
Des fois, dans les débuts, t’avances à tâtons pas mal, tu doutes des sentiments de l’autre, t’oses pas trop. Avec Pierre, au début…
Je dirais pas que c’est ça. Lui, il fait ses affaires de son bord, moi je fais mes affaires de mon bord, ça va ben. Je doute pas de nous. Je doute de moi, tout le temps. J’évalue toujours la possibilité qu’on arrête de se voir. L’impact que ça aurait dans ma vie. Je calcule mon abandon. Je sais jamais si j’suis dans le spot amoureux de mon cœur quand je pense à lui parce que j’ai jamais connu de quoi d’aussi simple. Quand t’es habituée à des amours discrets pis torturés, tu te dis que si t’as pas mal pis qu’il te tient la main dans la rue, t’es pas en amour.
Faut réapprendre à aimer à chaque fois qu’on aime…
Je sais comme pas si j’suis prête à être avec quelqu’un qui me plait vraiment. Un gentil, un drôle. Le matin que tu déjeunes avec ton meilleur ami en riant pis que t’es pas stressée, faut que tu réapprennes le désir sexuel à travers ça, c’est ça que personne dit jamais.
Ça donne des affaires le fun comme avoir envie de lui en faisant l’épicerie parce qu’il vient de te faire une vraiment bonne joke, par exemple!
 FEMME 1 ricane, FEMME 2 est préoccupée, elle ne détourne pas son regard de la fenêtre
L’intimité qui s’installe. Je savais pas moi, que l’intimité, c’était de vivre de quoi avec l’autre… pis que ça suffise. De pas avoir besoin de tout raconter à tout le monde pour te prouver que ça existe. Juste être avec l’autre, de le vivre, pis que ça te suffise dans ton partage. Quand t’es habituée de raconter tes baises à tes amies comme si c’était des contes fantastiques, ça change la vibe. Avant, pour me sentir puissante, j’avais juste à baiser pis à me convaincre que je ressentais rien. Àc’t’heure, après avoir baisé, je me sens molle pis conne mais tellement ben, je pense à rien pantoute. Pantoute pantoute. La paix.
Â
FEMME 1 prend une grande respiration, baisse les yeux
Math, à la fin de notre relation m’a déjà dit : «Criss faut-tu que je t’envoie chier pour que t’aies envie de moi».
 FEMME 2 détourne son regard de la fenêtre pour regarder FEMME 1 qui se mord l’intérieur de la joue.
Ça te reste dans tête t’sais.
T’as bien fait de jamais me dire ça.
On dit pas ces affaires-lĂ , on les subit. Longtemps.