CYBER ADDICTIONS, UN MAL EN DEVENIR
Le 6 novembre 2013 à l'Assemblée Nationale, la ministre alors chargée de la Jeunesse, Valérie Fourneyron a souligné son inquiétude quant au développement des cyber addictions chez les jeunes et a lancé une étude sur "les conduites addictives aux médias numériques de l’enfant et de l’adolescent"1. Ceci constituait la première réaction tardive en France d'un problème qui a déjà été abordé à l'étranger. Face à ce constat, on peut se demander si l'addiction à internet est une épidémie naissante, la manifestation de cas isolés ou une évolution des modes de vie vers une nouvelle ère ?
"Cyber addiction" est un terme introduit pour la première fois par la psychologue Kimberly Young en 1996 lors d'un colloque de l'American Psychological Association à Toronto. Pionnière dans le domaine, elle parlait alors de "toxicomanies sans drogues", ou l'addiction commence quand l'utilisation d'internet interfère avec la vie quotidienne. On retrouve de nombreuses addictions de la vie courante sur internet. Les addictions au cyber sexe, à la pornographie, aux jeux vidéos sont courantes mais on assiste aussi à des phénomènes nouveaux. L'addiction au réseaux sociaux, à la collecte d'information, par exemple. Les cyber addictions sont à ce jour nombreuses et difficiles à identifier pour des psychologues qui manquent encore de formation et d'informations.
Cependant, le Docteur Kimberly Young a isolé dans ses recherches certains symptômes et comportements pour identifier la maladie: troubles du sommeil, difficultés à se concentrer, isolement social et même des pertes de mémoire partielles sont des signes qui montrent l'addiction d'un individu à la toile.
Le Docteur Kimberly Young
Le Dr Kimberly Young est la première psychologue a avoir mené des recherches empiriques sur un traitement contre l'addiction à internet. Elle a fondé le Centre pour l'addiction à internet dès 1995, et est l'auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.
Après avoir travaillé pendant 20 ans sur les cyber addictions, elle est devenue une autorité dans ce domaine et est consultée régulièrement sur le sujet. Sur son site, elle déplore que si le problème est encore en débat aux États Unis, des moyens de se soigner existent déjà en Corée et en Chine. Sa clinique est la seule à proposer l'hospitalisation aux États Unis, ce que beaucoup de gens du domaine considèrent encore comme peu utile. Plutôt que de proscrire l'utilisation du web, elle prône un enseignement de l'utilisation du médium numérique au patient d'une manière responsable.
La Corée du Sud, pays témoin de la consommation technologique
En Corée du Sud, ou les progrès en matière de nouvelle technologie avancent à une vitesse ahurissante, la situation est bien plus alarmante. C'est aujourd'hui le pays le plus connecté du monde, où 80% des logements Coréens sont équipés d'une connexion ADSL. Paradoxalement, cette hyper connexion rend les Coréens très seuls, puisqu'ils détiennent tristement le taux de suicide le plus élevé de l'OCDE (40 par jour). Un chiffre qui s'explique en partie par une culture de l'apparence et par une utilisation d'internet abusive. Selon les statistiques du pays, il y aurait aujourd'hui 2 millions de cyber dépendants en Corée du Sud (soit 8% de la population) dont la moitié est âgée de 9 à 19 ans, les autres étant principalement des chômeurs.
Des centres de réhabilitations existent et se multiplient depuis que certains faits divers ont fait sensation: on a l'histoire de ce jeune Coréen qui meurt devant son PC après 5 jours d'affilée passé à jouer devant son écran. Pire encore, en 2009, un couple a laissé son nourrisson mourir dans sa chambre alors qu'ils s'adonnaient à élever un enfant virtuel dans un PC Bang (cyber cafés Coréens).
Ces cas extrêmes sont les marqueurs d'une situation de crise, et le sujet devient de plus en plus débattu en Corée du sud. La communauté scientifique Coréenne s'appliquent à dire qu'internet ne serait pas la cause mais le déclencheur de problèmes antérieurs à une utilisation abusive d'internet. Selon eux, la pression du travail, la pression sociale ou psychologique sont des facteurs susceptibles d'amener l'individu à se réfugier dans la cyber addiction.
La cause ou l'effet ?
La plupart des déviances comportementales liées à l'utilisation d'internet sont pour les scientifiques un vrai problème a diagnostiquer. En effet, il est difficile de savoir si l'addiction est due à un problème déjà existant ou si l'utilisation anormale d'internet provoque un problème émotionnel. Les relations étant intimement reliées dans la psychologie de l'individu, qu'il est parfois difficile de caractériser d'où vient le problème.
Des conséquences physiques pour le malade ?
Une étude chinoise publiée en janvier 2012 montre que sur l'étude d'une trentaine de sujets, dont la moitié ayant une dépendance à internet, une structure anormale de la substance blanche se développe dans le cerveau pour ces individus. La substance blanche contrôle l'attention, le traitement émotionnel, l'exécution et la prise de décision qui en deviennent altérées.
Quelques mois plus tard, une étude allemande publiée en août fait état de conséquences physiques pour un individu ayant une utilisation du web abusive. Les scientifiques ont interviewé 843 personnes dont 15% présentant des troubles du comportements associés à leur usage d'internet. Sur ce groupe, ils ont remarqué une variation génétique différente, située au niveau d'un récepteur qui joue un rôle important dans l'activation du système de récompense du cerveau. Un récepteur déjà bien connu pour son rôle dans la dépendance à la nicotine.
La place d'internet a pris rapidement un rôle dominant dans nos modes de vie ces 20 dernières années, si rapide que nous n'avons pas eu le temps de le contrôler, encore moins de l'appréhender. Nous sommes aujourd'hui face à un nouveau monde dont les limites sont encore à définir, notamment dans l'éducation et la sensibilisation des plus jeunes à leur utilisation d'internet. Certains prônent déjà l'enseignement du code dans nos écoles comme solution à une utilisation trop passive de l'internet centrée sur l'échange et les réseaux sociaux chez les adolescents3. S'il est vrai que l'utilisation abusive d'internet amoindrit nos capacités physiques, on peut néanmoins se demander si l'homme ne va pas évoluer vers un mode de vie plus virtuel. Dans quelle mesure tout cela peut il être raisonnable ? Les cyber addictions restent un mal moderne aux limites floues dont nous n'avons surement pas fini d'entendre parler. Il est à nous aujourd'hui de maitriser la place entre un espace physique et virtuel dans un futur où le développement des médias numériques ne risque pas de freiner.
1 Questions à l'Assemblée nationale, Assemblée Nationale. M. Paul Saens, « Question n° 33740 », 23/07/13 et 29/10/13
2 SAINTOURENS, Thomas, « Au pays de la démence numérique », dans Usbek et Rica, automne 2013, 01/10/2013, p 53 à 58.
3 LE NÉZET Olivier, SPILKA Stanislas, "Usage d'Internet à la fin de l'adolescence en 2011", 11/04/14







