Des leçon de design dans le skate
Non, je vais pas vous parler de la dernière collection ikea SPÄNST dédiée aux skaters en manque de mobilier cool (ou aux fake skaters du dimanche) - Note: en vérité la collection est loin d’être dégeu, mention spéciale au fauteuil - Non, aujourd’hui j’ai envie de vous parler de skate, parce que ça me trotte depuis un moment. Ca fait des années que mon youtube est composé d’un tiers de vidéos de skate (et/ou de bmx, même combat pour cet article, n’en déplaise aux rageux). En même temps, quand t’as grandi dans les années 90 en jouant à Tony Hawk Pro Skater sur PlayStation One et à la trilogie des Skate sur Xbox (sans compter la chaîne tv ESPN, ou Extreme TV et la rediffusion des X Games, et MTV pour la culture street qui va avec), le skate fait partie de tes inspirations. J’ai toujours aimé regardé ces gars et ces filles faire des trucs fantastiques sur une planche à 4 roues. En grandissant, j’ai appris à apprécier la complexité d’un trick, l’audace d’une line inédite, d’un gap monstrueux... Parce que c’est très visuel.
Vous avez dit créativité?
Mais aussi parce que c’est un sport qui représente la créativité même. N’importe quel skater apporte sa pierre à l’édifice, invente des tricks, ride un spot pour la première fois (ou bien casse le spot). C’est sa raison d’être dans le game. Ils skatent parce qu’ils aiment ça, mais surtout parce que c’est une manière de s’exprimer, de rider autrement. Parce que des images valent mieux que des mots: Si l’on parle de créativité dans le skate, on parle forcément de Rodney Mullen. Années 80, le gars dépasse le sport de surfers de rue et ouvre les portes à une ère de tricks qui va définir le skate moderne.
Ou bien plus récemment de Daewon Song
Ou bien de Richie Jackson
Bref, ce qu’il est possible de faire avec une planche ne dépend que de l’inventivité du skater. Tout comme le designer possède ses outils pour créer, pour donner forme à ses idées (crayon-papier, la 3D, la vidéo, le maquettage, la bidouille), le (la) skater (skateuse?) utilise son outil pour créer à chaque fois quelque chose d’unique. Un kickflip au dessus de ces marches plutôt qu’un simple ollie. Si, à l’instar des pratiquants de l’escalade, le skater visualise son trick avant de le tenter, ce temps de “conception” est très court. Sur des enchainements longs, le skater improvise même. C’est une fois devant le trottoir qu’il décide s’il le saute avec un simple ollie, un shove-it, un heelflip, ou bien un nollie-to manual-to varial. On rentre là du côté de l’intuition, propre à chacun, gage ultime de créativité. Et beaucoup plus subjectif, que je ne traiterai pas ici.
L’importance du contexte, des contraintes
En effet, comme le design, le skate s’inscrit dans un cadre donné, réagit à des contraintes. Que ce soit pour le moindre trick, ou pour l’oeuvre entière d’un skater (certains étant plus street que park, rampe ou encore big air).
Des contraintes de lieu: s’imposer un spot (un lieu) pour créer un maximum de lines, rentrer un maximum de tricks différents sur ce même bout de trottoir... Dans le skate, c’est souvent le lieu qui est à la base de toute création. Le design aussi, dans ses pratiques dites vernaculaires, agit de la même manière. Les deux se posent la même question: “Comment puis-je tirer parti de ce qui m’entoure pour créer quelquechose d’unique?”
Des contraintes de temps: beaucoup plus vrai dans le skate, lors des contests (où chaque skater a une 30aine de secondes pour faire le maximum de tricks), ou bien lorsque les flics se ramènent pour te virer du spot... Aussi, le temps est parfois une donnée incontrôlable, lorsque tu restes 3h sur un spot pour rentrer LE trick. C’est sur ce dernier aspect que le design se rapproche du skate dans la pratique: faire du temps son allié pour rester concentré sur un concept, ne pas s’éparpiller et peaufiner.
Des contraintes de moyens: Ici, le skate excelle. Car il n’y a pas besoin d’énormément de moyens pour prouver son talent. Tout le monde roule avec le même matos. Le reste des moyens, c’est ce que tu trouves dans la rue. C’est l’oeil qui va donc faire l’originalité du skater. Sélectionner cet enchainement de mobilier urbain plutôt que l’autre.. Difficile d’en dire autant pour le designer, tant sa palette d’outils se doit d’être la plus exhaustive pour pouvoir improviser, au gré des problématiques rencontrées sur un “parcours de conception”. Cela dit, sa lecture d’un sujet donné son discernement et son interprétation, s’approchent de la lecture du skater sur son environnement.
Thinking by doing
S’il y a bien une chose qui m’impressionne toujours chez les skaters, c’est la notion de persévérance. En témoigne la série “My war” produite par Trasher.
Chez les skaters, la seule manière de prouver la pertinence d’un trick, c’est biensur de le “rentrer”. De le replaquer. Et parfois il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Mention spéciale à ce gap Lyonnais bien connu:
https://www.youtube.com/watch?v=4GFIXrybfKg
Les designers ont beaucoup à apprendre de cette pratique, bien qu’ils l’incarnent aussi. Il s’agit du “faire pour penser” plutôt que du “penser pour faire”. Lorsque ça fait le 50e croquis que tu fais pour peaufiner ton concept, il est temps de “faire” ton concept. De le maquetter. Et surtout de le tester, de “faire” avec ta maquette ce que tu es sensé faire avec le produit final. Chez nos amis skaters, quasiment chaque vidéo comporte sa partie de “fails” (souvent au début) où l’on voit le rider se vautrer et manger le bitume échouer.
C’est sans doute la meilleure métaphore pour faire comprendre qu’une idée a besoin d’être testée, éprouvée maintes et maintes fois avant de réussir.
Bref, Le “thinking by doing”, adage cher aux pratiquants du design thinking, est quelquepart l’essence même du skate. C’est ce qui en fait sa beauté, sa valeur performative.
Bon allez, je retourne voir pour la 15e fois la série King of the Road (je rêve d’une émission où des équipes de designers seraient en compétition pour parcourir une région et résoudre des problèmes précis du quotidien. Même des trucs à la con. Internet si tu m’entends...)















