20 kg de matériel, 1 500 kilomètres à parcourir et l’inconnu en ligne de mire
Abidin et Thanh Nhan inaugurent leur blog L'inconnu en ligne de mire, qui accompagnera le voyage extraordinaire qu’ils viennent de débuter : quatre mois de marche à travers l'Himalaya. Pas le genre d'activité dans lequel on imagine un homme qui, il y a trois mois seulement, était encore branché à toutes sortes de machines.
« Mars 2016 : sur un lit d'hôpital, on m'annonce une nouvelle qu'aucun individu ne peut encaisser sans exploser, ou au contraire tomber dans la prostration la plus totale : je suis atteint d'un cancer. D'une tumeur au cerveau, plus précisément. Et même de deux, tumeurs. On va m'opérer, une, peut-être deux fois et après je subirais plusieurs cures de chimiothérapie, suivies d'une radiothérapie, puis encore de la chimiothérapie. Je survivrai, peut-être. Ou pas. »
Il y a des mois que j'encourage Abidin à écrire ce qu'il vit. J'imaginais une dénonciation retentissante des maltraitances hospitalières telles qu'il les a cruellement vécues. J'imaginais aussi peut-être un essai plein de sagesse sur la maladie et le sentiment de mortalité – mais le philosophe Ruwen Ogien nous a piqué l'idée et vient de publier Mes Mille Et Une Nuits, récit d'une expérience personnelle : non, ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. En tout cas, je n'imaginais pas que, lorsqu'il se déciderait à partager ce qu'il traverse, ce serait sous la forme d'un récit de voyage.
Et pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas étonnant. Ça lui correspond même mieux qu’un énième témoignage sur le cancer : à seulement 30 ans, Abidin a déjà voyagé en solitaire tout autour du globe (Amérique du Sud, Afrique de l'Ouest, Asie du Sud Est, Inde, Népal, Taïwan, Turquie, Égypte). Du coup, la première chose à laquelle il a pensé quand on lui a annoncé sa rémission, ça a été de refaire son sac, pour n’importe où, pour l’inconnu. Finalement, ce qui est le plus étonnant dans tout ça, c'est que Thanh Nhan l'accompagne dans le projet fou qui est né sur ce lit d’hôpital.
Après deux craniectomies, des rayons et des chimios à n'en plus finir, il n'y a pas que le corps d'Abidin qui soit marqué. À part 10 kg en moins et une cicatrice en forme de cœur à l’arrière du crâne, la différence que je choisis de remarquer, c'est qu'il n'est plus question de voyage solitaire. Ce que je choisis de remarquer encore, c'est qu'après avoir failli le perdre, Thanh Nhan n'envisage pas une minute de le retenir, mais se lance au contraire dans un défi qu’elle n’avait jamais imaginé.
« Les grandes aventures, je ne les ai pas connues… Je suis quelqu'un qui cherche la sécurité dans toute démarche, que ce soit dans ma vie privée ou professionnelle. Alors, ce n'était pas simple de décider de faire ce voyage avec Abidin. Au-delà des efforts physiques, j'ai une autre épreuve plus grande : la nouveauté. Je n'ai jamais marché avec un sac-à-dos de 10-12 kg ; je n'ai jamais campé ou dormi dans un sac de couchage au milieu de la nature ; je ne connais pas encore le Népal. Comment vais-je faire pour marcher plusieurs heures de suite ? Vais-je y arriver avec mon maigre entraînement cycliste ? Est-ce qu'il y aura assez d'eau et de nourriture ? Et si jamais un accident arrivait ? Ces questions trottaient dans ma tête jusqu'à hier encore. »
Et pourtant ça y est, ils sont partis, contre l’avis des médecins, sac sur les épaules et sourire aux lèvres. Ils s'arrêtent d'abord au Vietnam pour fêter Tết (le Nouvel An lunaire) avec la famille de Thanh Nhan. Puis un petit passage par Hong Kong et Kuala Lumpur, et hop ! La grande aventure. Un homme, une femme, 20 kg de matériel et 1 500 kilomètres à parcourir.
« Le Great Himalayan Trail est un sentier de trekking d'exception qui traverse les Himalayas d'Est en Ouest, et notamment le Népal dans toute sa longueur… Comme nous ne sommes pas alpinistes et que la culture nous intéresse plus que l'exploit sportif pur, nous avons choisi de tenter la route basse, avec deux exceptions toutefois : deux boucles correspondant au trek des Trois Cols dans la région de l'Everest et à celui du Tour des Annapurnas. Ce seront environ 120 jours de marche, parfois en autonomie complète, parfois en teahouse. »
Entre lucidité et témérité, entre acceptation et dépassement de soi, un couple – pas ordinaire sous bien des aspects – vient de se lancer un défi qui le classe définitivement dans la catégorie des gens hors du commun.