MĂȘme si Ă©videmment il est toujours triste de voir disparaĂźtre les hommes politiques du XXĂšme siĂšcle, leur culture et leurs valeurs, on est frappĂ© par le dĂ©calage entre dâune part les commentaires, trĂšs nombreux et Ă©logieux Ă lâendroit de Michel Rocard, et dâautre part, la trace quâil aura laissĂ©e dans lâhistoire.
Que retiendra-t-on de son action publique ? Le RMI avant tout, qui correspond Ă cette idĂ©e noble, tellement française, socialiste et chrĂ©tienne (ce dispositif avait alors Ă©tĂ© appuyĂ© par Christine Boutin), que la puissance publique doit quelque chose au plus pauvre. Mais pour ce qui est du « I » de insertion, ce dispositif a tout bonnement manquĂ© sa cible. La CSG ensuite : cette flat tax Ă la française a certes beaucoup servi au financement du modĂšle social, mais sans pour autant freiner lâaugmentation continue de ses dĂ©penses, sans prĂ©parer le sauvetage de lâassurance maladie et lâassurance retraite, malgrĂ© un Livre Blanc, toujours initiĂ© par Michel Rocard, qui ne sera suivi dâaucune mesure.
Non, au fond, ce qui restera de Rocard nâest pas dans son action mais dans sa personnalitĂ©. Oubliant un peu vite, comme dâautres socialistes, quâil doit sa fortune ministĂ©rielle Ă Mitterrand (deux victoires prĂ©sidentielles dont la premiĂšre alternance sous la VĂšme RĂ©publique), Michel Rocard a pendant longtemps associĂ© son rival historique Ă la dissimulation, au cynisme, bref aux magouilles (« un homme malhonnĂȘte intellectuellement, entourĂ© dâamis Ă la moralitĂ© douteuse » dira-t-il).
Il est vrai que devant la part dâombre du mitterrandisme, Michel Rocard apparaĂźt aujourdâhui comme un symbole de vertu en politique et de probitĂ©, comme « LE » socialiste restĂ© fidĂšle aux valeurs de la gauche (il ne se sera cependant pas fait prier pour bĂ©nĂ©ficier dâun poste dâambassadeur proposĂ© par Nicolas Sarkozy).
La mĂ©moire de Michel Rocard sera donc pendant longtemps honorĂ©e, non pour ce quâil a fait mais parce quâil Ă©tait populaire, parce quâil Ă©tait le hĂ©raut, avec MendĂšs France, de la 2Ăšme gauche. Cette gauche qui adore les consultations et les confĂ©rences au sommet, les Grenelle et les Ătats GĂ©nĂ©raux ; cette gauche un peu trop acadĂ©mique et cĂ©rĂ©brale qui veut rĂ©concilier « lâidĂ©al et le rĂ©el », les patrons responsables et les syndicats rĂ©formistes, lâĂtat central et les territoires, le centre-gauche et le centre-droit ; cette gauche qui manie tant de concepts inaboutis (lâEurope fĂ©dĂ©rale, le partage du travail, la fin des frontiĂšresâŠ) quâelle en finit par ĂȘtre balayĂ©e partout en Europe (en Espagne, en Angleterre, en GrĂšce, en Autriche et mĂȘme en Allemagne dĂ©sormais).
En France, cette gauche nâa jamais Ă©tĂ© vraiment capable de gouverner dans la durĂ©e. Ă trop vouloir mĂ©nager les parties et cĂ©lĂ©brer le dialogue social, les sociaux-dĂ©mocrates ont tout simplement omis que politiquement, la France avance le plus souvent par le conflit et lâĂ©preuve de force. Dans notre pays, les vĂ©ritables acquis sociaux ont trĂšs majoritairement Ă©tĂ© obtenus aprĂšs des Ă©lections clivantes et des tensions sociales fortes.
Michel Rocard a nĂ©gligĂ© cet aspect central de notre vie dĂ©mocratique jusque dans son comportement personnel, probablement trop pacifique et pas assez passionné : en perdant le congrĂšs de Metz de 1979, en se soumettant in fine Ă Mitterrand en 1988, puis en gĂąchant lâoccasion de sa vie lors des europĂ©ennes de 1994 (le « missile » Tapie), Michel Rocard fut donc le perdant magnifique de cette gauche modĂ©rĂ©e qui, de MendĂšs France Ă Delors, nâa jamais Ă©tĂ© Ă lâaise avec le modĂšle institutionnel de la VĂšme.