Le racisme systémique au Québec
Lors de sa clôture le 19 août 2016, la pétition adressée à l’Assemblée nationale du Québec réclamant la « création d'une commission de consultation sur le racisme systémique » avait amassé 2662 signatures. La pétition nous invitait notamment à « comprendre et à combattre le racisme ». Toutefois, force est de constater que la discrimination au Québec (comme ailleurs) ne s’épanouit pas à cause de l’ignorance. Le racisme se perpétue parce qu’un nombre écrasant de Québécoises et Québécois en bénéficient directement ou indirectement, sur le plan matériel et symbolique.
Le racisme structure notre existence sur le plan social, économique, politique, interpersonnel et environmental, et provoque au final la mort prématurée des personnes racisées, les personnes noires et amérindiennes en premier chef. Au racisme, s’ajoutent bien entendu d’autres formes de marginalisation pour les femmes cisgenre et trans, les personnes trans, les migrant.e.s. Le racisme est aussi un système qui protège et récompense les personnes blanches et de souche colonialiste. La violence de l’État, par exemple, du profilage racial à la prison, en passant par la « brutalité » policière, en étant dirigée de manière disproportionnée vers les personnes noires, protège dans une mesure vraisemblablement suffisante les blancs, leurs proches, leurs familles.
Il importe donc de souligner deux choses au sujet de l’ignorance. D’abord que l’ignorance est le fruit d’un travail : elle doit être entretenue, nourrie, sans cesse renouvelée, et institutionnalisée. L’ignorance produit un savoir, un discours, des mythes, et sa propre autodéfense. L’ignorance, en d’autres mots, mène toujours sa propre commission de consultation.
Deuxièmement, la reconnaissance ou la compréhension du racisme n’est pas un gage de la destruction ni du racisme, ni de l’ignorance au sujet du racisme. Les idéologies et les pratiques des plus simples aux plus complexes doivent intégrer nombre de contradictions afin de survivre et de se développer. Les discours anti-racistes, remaniés par des personnes protégeant les privilèges octroyés par la blancheur et la proximité à la blancheur, côtoient des pratiques racistes et permettent de les adapter et de les réinventer. En somme, la discrimination et la déshumanisation s’accommodent assez bien de la dénonciation et des reconnaissances officielles.
Pour le philosophe Charles Mills, le racisme n’opère pas uniquement, ni même principalement sur le plan discursif et empirique des connaissances ou des « faits », mais sur le plan cognitif, à travers les mécanismes qui déterminent comment nous décodons le monde qui nous entoure. Chez la plupart des personnes qui évoluent dans un monde blanc, ces mécanismes assurent un décodage du réel erroné :
The Racial Contract prescribes for its signatories an inverted epistemology, an epistemology of ignorance, a particular pattern of localized and global cognitive dysfunctions (which are psychologically and socially functional), producing the ironic outcome that whites will in general be unable to understand the world they themselves have made.
C’est ce qui explique en partie notre désarroi face au déni presque impénétrable qui au Québec est régi par des modalités toutes particulières. En revanche, la ténacité des structures racistes face à la critique ne signifie pas que les luttes qui se jouent sur le plan de l’analyse et de la dénonciation soient futiles. Plusieurs d’entre nous sommes engagé.e.s dans cette voie et travaillons à alléger la violence psychique que causent l’effacement, le négationnisme, et le mythe d’une société ouverte, égalitaire.
Il y a trente-deux ans, en 1984, un colloque se tenait à Montréal sur le racisme. Cette rencontre ne fut sans doute pas la première à rassembler des militants et intellectuels autour de ce combat, mais l’affiche de l’événement, laminée, orne les murs du CIDIHCA afin de défier l’oubli. Avant ce colloque, en 1983, le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) était né, avec pour mission de combattre le racisme au Canada. Le CRARR se penche sur la discrimination, les crimes haineux, le profilage racial et social, et l’homogénéité raciale des médias. Il tisse en outre depuis des années des liens avec des organisations américaines qui se consacrent à la lutte pour l’égalité des droits.
Les « preuves » du racisme structurel, même institutionnelles, ne manquent pas. L’État perpétue la discrimination et le racisme tout en déclarant à l’occasion, lorsque la pression des militant.e.s se fait sentir, qu’il y a « encore du travail à faire », des « gains à manquer », des « secteurs avec des problèmes »… Ces concessions – si durement acquises – n’empêchent aucunement l’État de répéter, de renforcer et de mettre de l’avant la mythologie qui assure la stabilité du système. Le manifeste de Québec inclusif représente parfaitement cette fiction, pierre angulaire du racisme québécois et canadien : « le Québec a toujours été une terre d’accueil chaleureuse où chacun a pu apporter sa contribution à la grande courtepointe sociale. »
La reconnaissance et la compréhension du racisme ne sont pas des gages de la destruction ni du racisme, ni de l’ignorance au sujet du racisme. De fait, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec – organisme à l’image même de la discrimination qu’il prétend combattre – a déjà remis deux rapports qui démontrent l’existence et le fonctionnement du racisme systémique au Québec.
Une nouvelle commission de consultation permettrait effectivement de générer un « débat » et des solutions concrètes. Mais ne sommes-nous pas en mesure de formuler et de désigner dès aujourd’hui les demandes, les changements, et les projets qui mènent à notre épanouissement et à notre propre libération, qui freineront les agressions dont nous sommes victimes? N’avons-nous pas déjà identifié les transformations qui rendraient possible une connaissance plus riche encore des obstacles auxquels nous faisons face, une connaissance plus rigoureuse de qui nous sommes en ce lieu et ailleurs, qui soutiendraient nos projets en les finançant et en les institutionnalisant davantage?
Shannon Gittens mène depuis plusieurs mois à Concordia une campagne pour la création d’un programme d’études sur l’Afrodescendance (Black Studies). L’un des moyens d’assurer la lutte contre le racisme (et contre notre propre aliénation) sur le plan épistémologique est de fonder dans les universités québécoises des départements interdisciplinaires d’Études afro-américaines (au sens continental), ou encore d’Études de l’Atlantique noir, de même que d’institutionnaliser les Études amérindiennes, dans une perspective décoloniale. Il ne s’agit pas non plus ici de se leurrer : la logique de l’« ignorance » face au racisme et la blancheur continueront de régir les autres programmes universitaires. De plus, les tours d’ivoires ne remplacent pas les espaces communautaires et autres démarches politiques. Néanmoins, il importe de consolider des bastions de lucidité, des remparts où nous pourrons nommer notre réel dans toute sa multiplicité. Si les 2662 personnes qui ont signé la pétition continueront à exiger cette commission, peut-être se joindront-elles à Shannon afin d’exiger que les ressources de nos universités soient aussi mises à notre disposition, dès maintenant et pour les décennies à venir.
Montréal, juillet 2016. Photo: John Mahoney.
In other words, Québec: STOP THE FUCKERY!











