À quelques heures de la sortie de The Immigrant, il est temps de se replonger - mais les a-t-on jamais quittés ? - dans nos souvenirs de Two Lovers ; ceux-ci remontent à cinq ans. Très précisément, au 22 novembre 2008. On a plus l'heure exacte. Ça n'est pas grave. C'était dans l'après-midi...
On se rappelle d'une longue journée, passée dans l'incertitude, ne sachant pas, au juste, si l'on verra le film...on se souvient de magasins de voitures, de grandes baies vitrées, et du vide, en bas...Nous accompagnions notre père.
Au dernier moment, j'avais changé d'avis : L'Échange d'Eastwood était sorti à la même période, et bien que j'avais vu et aimé La Nuit Nous Appartient j'étais plus attiré par le film de Clint dont on me vantait les mérites. Mais je suis tombé sur le trailer de Two Lovers, et j'ai été charmé - je ne me l'explique pas, la musique, les quelques dialogues, ce que j'en percevais...Il y avait comme une urgence. Il fallait que je le voie. J'ai toujours aimé les histoires d'amour, mièvres ou pas (la seule chose que je ne m'explique pas, c'est mon désintérêt pour l'histoire de Buffy/Angel, mais bref) ; avec Gray, un autre niveau se profilait : un personnage, joué par Joaquin Phoenix (Paix à Lui) qui paraissait proche de ce que j'étais...puis, les choses étant ce qu'elles sont, j'ai fini par voir Two Lovers avec deux amis, dont une fille à qui j'avais écrit récemment, sur MSN (Paix à son Âme) que je l'aimais. De la manière dont je dis toujours à quelqu'un que je l'aime. Comme un suicide. En sachant, très certainement, que la personne, en face, ne partage rien - ne serait-ce qu'une esquisse de sentiment. Mais la jalousie, la paranoïa, l'obsession, la cristallisation, sont tels que je ressens le besoin de le dire, d'en être délivré...afin de passer à autre chose...
Autant le dire tout de suite. Two Lovers reste l'une de mes séances préférées. C'était la première fois que je mettais les pieds dans la Salle 16 de l'UGC Défense. C'était un miracle. Un film de James Gray, sur une simple histoire d'amour, récole la plus grande salle de l'UGC ? Pas même L'Échange ? Plus sérieux. Des enfants se font assassiner. Non, James Gray, Two Lovers, génial...
On entre dans la salle qui est plongée dans l'obscurité, l'écran impressionne, au loin, courbé, et il y a comme un gouffre immense entre chaque marche ; depuis, je n'ai plus été impressionné par la Salle 16, mais je recherche, à chaque fois que j'y entre, cette impression originelle...
Bref, le film se finit, le regard de Joaquin Phoenix reste gravé. Le regard caméra est supposé être une transgression ; et, dans mes cours d'analyse d'un genre, le film d'horreur classique, le regard caméra du monstre représente une transgression de plus (Bela Lugosi qui nous fixe, quand il apparaît ; jusqu'à la parodie, ensuite, et la surenchère...)
Pourquoi ce film est grand ? Pourquoi, derrière son récit aux airs banals, il parle de thèmes profonds et intimes ? Two Lovers traite de l'illusion de l'amour, de la joie et de la détresse qu'on ressent, mais aussi de la prison que peut devenir la cellule familiale, une prison auquel on ne peut échapper, une prison que l'on ne déteste pas (même si la mère protège trop son fils, il y a une relation d'amour, de tendresse, qui se manifeste dans la scène de l'escalier, à la fin, ou dans ce regard plein d'affection quand son fils revient, brisé - mais naturellement, il ne pouvait que l'être (il y aurait donc de la sagesse chez la mère, qui sait son fils voué à une déception, emporté par un amour fort mais qui repose sur un mirage tout aussi puissant, beaucoup plus enclin à se dissiper) - ; le réconfort de la famille et son côté étouffant se mélangent ; il y a une tristesse violente, jouée avec douceur à l'écran, jusque dans la musique, un morceau de guitare, qu'on retrouve rarement au cinéma...La tristesse de ne pas pouvoir s'échapper ? Peut-être. Le problème n'est pas fixé en des termes exacts. À quoi l'on aspire, hein...On aspire, dans le cas de Two Lovers, au Cinéma...La mièvrerie que l'on pourrait craindre au premier abord, en raison d'une affiche ridicule - je rappelle qu'elle montre Joaquin Phoenix comme un beau-gosse ténébreux, une main dans celle des deux femmes du film, comme s'il était trop bon pour elles et qu'il devrait daigner au cours du film faire son choix -, n'est jamais présente à l'écran directement, mais c'est ce que voudrait Joaquin - un adolescent dans un corps d'adulte -, qui rêve de s'évader avec Gwyneth Paltrow, la femme blonde qu'il peut voir par sa fenêtre, sa voisine...Qui ne rêve pas d'avoir Gwyneth Paltrow en voisine ? C'est ce genre de demi-fantasme que l'on se construit, sans trop y penser - ce qui ne les empêchent pas de causer des déceptions - ; j'imagine souvent la rencontre, la possibilité de la rencontre, ces scènes de cinéma que j'aimerais vivre...Je passe mes matins, de chez-moi à la gare, à dresser des rencontres imaginaires dans mon esprit...À force, ça devient naturel, et je parle tout haut, en anglais, la langue du cinéma dont je rêve, vivant des dialogues...
Je ne parle même pas de la dynamique en triangle, qui n'est pas basique. Elle est intrusion. La présence de Paltrow peut exister à travers un morceau d'opéra qu'elle lui a conseillé, ou la mère peut être là, à surveiller son fils en regardant sous la porte...Il y a cette scène, aussi, où Léonard écoute un message téléphonique, et celui-ci dure aussi longtemps que se consomme l'allumette qu'il tient dans sa main...Tous ces côtés forment un tout. Le triangle n'est pas plusieurs personnes. Il est Léonard. Tout ce qu'il est. Seulement, il voudrait, lui, se fragmenter, oublier certains côtés, et s'enfuir avec le Cinéma, tout en haut, en pointe, qui vise vers le ciel...
On reproche à James Gray d'être classique. Il ne fait pas de pirouettes avec la caméra, ne se met jamais en avant, il ne frime pas. Sa mise en scène est au service de ses personnages qu'il ne prend jamais de haut, qu'il comprend toujours. Son regard fait tout. Son regard, par la caméra, comprend, transmet...Regardez cette scène, vers la fin du film, où Leonard avoue son amour, c'est un plan fixe, qui doit durer quatre minutes...Ces murs qui viennent séparer les deux personnages, sur le toit...La caméra reste légère, discrète, mais incarne ses personnages...
Quel peut être la joie ressentie face à un film qui montre l'échec de l'amour ? Mais de quel amour s'agissait-il ? Au fond, y a-t-il un amour de Cinéma, qui durerait ? Qui ne décevrait pas ? Vingt-quatre images par seconde. La vie remplit des trous, entre les vingt-quatre...Nous agrippons un côté du triangle, mais ce triangle, lui aussi, a d'autres côtés...J'en conclus que nous sommes perpétuellement déchirés. Jamais à notre place. Quand Paltrow se laisse à Léonard, elle s'imagine, peut-être, qu'elle l'aime, c'est encore une fois une vue de l'esprit, moins forte, passionnelle, que celle de Léonard, mais une illusion. Même si l'on peut entrer en contact avec un aspect d'une personne, cet aspect peut être imaginaire, être le nôtre. C'est triste, oui ; mais je ne vais pas au cinéma pour me rassurer ; je vais au cinéma pour voir que je ne suis pas seul, pour voir des choses que je connais, il y a un partage...J'aurais voulu dire à James Gray, quand je l'ai vu, si j'en avais eu le courage, si les agents de sécurité ne nous pressaient pas, que je m'étais senti "less alone" en voyant son film...et c'est ça, sa grande force...
J'ai souvent prêté le film. Je ne le ferai plus maintenant qu'il est dédicacé. Toutes ces fois, on m'a avoué une déception, une incompréhension. Pourquoi étais-je aussi enthousiaste ? J'ai essayé de l'expliquer dans ces lignes, mais c'est peine perdue. Two Lovers exprime une vérité qui m'est intime, secrète, que je cache parce qu'il s'agit d'émotions et qu'il n'y a rien de plus communément risible que les émotions - je ne comprendrai jamais pourquoi, il y a une tendance malheureuse, celle de se moquer de choses simples mais fortes, au risque de les prendre au sérieux et d'admettre que, nous aussi, nous ressentons des choses ? que la vie n'est pas une suite de moments, d'objectifs, de niveaux...J'ai toujours été déçu face à cette incompréhension du film de James Gray. Comme si c'était moi qu'on avait du mal à comprendre...
Depuis, il y a eu d'autres novembres, d'autres films, d'autres passions, d'autres rêves de cinéma, et de la neige. Je ne sais pas à quoi m'attendre, demain, avec The Immigrant ; mais je sais que, quoi qu'il arrive, James Gray sera honnête, qu'il n'aura pas peur de traduire un sentiment qu'il connaît, une impression, n'importe quoi, un bout de triangle partagé...
"L'opéra et le mélodrame ont un point commun, confie-t-il. Il n'y a pas de mur pour bloquer les émotions. Cet accès direct au sentiment vrai, c'est cela qui m'importe. L'honnêteté de se livrer tel qu'on est. Il ne s'agit pas de prétendre à la vérité, mais d'exprimer sa vérité, sans tricher." James Gray