"Oui, la langue égyptienne n'était pas seule à être enveloppée de ténèbres. Vous êtes, Zelmire, le hiéroglyphe le plus douloureusement impénétrable auquel je n'ai jamais été confronté. Votre image est une composition inconnue à laquelle je n'ai su résister. Des signes. Vos gestes, votre regard, votre voix. Des idéogrammes, vos créations, votre talent, vos engagements politiques. Cet ensemble c'est immédiatement inscrit en moi au plus profond. Une inscription énigmatiquement imprégnée de mes plus anciennes, de mes plus intimes réminiscences qui m'a transporté dans une région de moi-même dont elle m'a révélé l'existence. Y aurait-il dans cette écriture quelques métaphores cachées, une clé secrète. Je n'ai malheureusement pas trouvé la pierre de rosette qui m'eut aidé à vous déchiffrer. Elle m’eut peut-être sauvé. Notre séparation, votre silence, je les récent comme une perte de ma propre substance. Des bribes de ma chair sont restées accrochées à cette écriture mystérieuse, inaccessible, l'être aimé. Vous. L'être aimé. Vous. Je sais, je tente de m'en convaincre que je ne vous ai pas été indifférent. Ce qui m'a été le plus pénible sans doute, je vous le confesse, c'est une singularité que je n'ai rencontré que chez vous dans vos lettres. Je veux parler de ces lignes soigneusement biffées, de ces phrases entièrement rendues illisibles par des ratures serrées. Comme si dans un impitoyable retrait vous aviez tout de suite voulu effacer des moments de confiance, d'abandon, qui peut-être m'eussent comblé. C'est en tout cas ce que j'imagine maintenant avec quelle amertume. Cette attente que vous m'imposez, je ne puis plus la supporter. Ceci est ma dernière lettre. Fasse le ciel que l'Égypte, ses monuments, ses pharaons, ses sarcophages me permettent de vous oublier. Il y va de ma survie. Adieu. "