2012-2021 : dix ans de pratique ludique
D’un point de vue ludique et personnel, cette fin d’année 2021 a marqué un événement de taille : voilà une décennie que je comptabilise numériquement mes parties de jeux de plateau et de cartes via une application. Ce recueil me permet de garder un œil attentif sur ma ludothèque : les titres qui prennent la poussière, ceux qui l’époussètent ; ceux qui sortent du lot, les autres qui méritent d’intégrer celui des reventes.
Outre cet appui pour émonder ma forêt de quatre-cent références, ce comptage revêt une fonction d’aide-mémoire : qui avait gagné, cette fois-là ? « Moi, je perds tout le temps » : détrompe-toi, les écrits prouvent l’inverse. « Ce jeu, je n’y ai jamais joué » : ta mémoire te fait défaut, l’archive ne ment pas. Ces dix ans de souvenirs constituent un almanach passionnel d’un loisir à la valeur sentimentale croissante, même si son écumage demeure non-exhaustif. Amateurs de chiffres, ça se passe en fin de post, au terme d’un récit éclairant mon rapport à la pratique.
Même si j’ai, bien sûr, attaqué le jeu de société dès l’enfance comme beaucoup d’autres chanceux.ses (Échecs, jeux de cartes traditionnels, Dix de chute, Qui Est-ce, Pièges et autres boîtes à rêves de chez MB), j’ai découvert le jeu de société moderne à l’âge de neuf ans, avec Elixir de Sylvie Barc, Frédéric Leygonie et Juan Rodriguez (merci Étienne, si tu me lis). Ce classique familial, avec ses relents de jeu d’ambiance (les sorts à un ingrédient vous affublent d’un gage rigolo jusqu’au bout de la partie) m’a fasciné, selon mes souvenirs, grâce à la variété de ses situations et la simplicité de ses règles (les cartes mènent la danse de la partie). Ce titre a atrocement vieilli aujourd’hui, mais il renfermait ce qui cause encore vingt-deux ans plus tard mon attrait magnétique pour l’art ludique : la magie de l’interaction couplée à la malice des actions.
Me voilà embarqué dans le train, qui vire rapidement d’aiguillage pour rejoindre la fièvre à collectionner de Magic : L’assemblée (au moment de la septième édition, début 2001), le jeu de rôle Warhammer (auquel je ne jouerai vraiment que dix ans plus tard, mais dont je dévorais en boucle le livre du maître de jeu)… Bref, des univers trop grands pour moi, qui me tançaient sans que je puisse les investir comme ils le requéraient. Qu’importe : le pion était entré dans la bergerie. Dans son sillage, des années de jeux de cartes à collectionner : Yu-Gi-Oh, Pokémon, Duel Masters… Et des centaines de prototypes personnels inaboutis de créations ludiques, de Monster Energy à Donjons et Cornichons.
2006 : amoncellement en berne
Autour de mes quatorze ans, avec l’arrivée de l’argent de poche, les premières acquisitions personnelles déboulent dans ma besace. Des achats à l’instinct, irréfléchis et souvent inadaptés au conciliant public familial qui daigne me suivre dans la spirale. Aussi, les œuvres de l’époque se révélaient objectivement moins qualitatives : je ne blâme personne d’avoir rechigné à se joindre à moi pour s’adonner à Boursicocotte, Carambouille ou aux Fils de Samarande de (déjà) Bruno Cathala. Parmi les pioches erratiques de l’époque en surnagent aussi des bonnes, qui ont conservé leur place dans ma collection seize ans plus tard malgré les fréquentes vagues de départ. Dungeon Twister (Christophe Boelinger) et ses multiples extensions (j’en ai conservé trois), une perle du jeu d’affrontement à deux joueurs. Drôles de Zèbres (Bruno Cathala), avec son astucieuse mécanique de placement qui devrait plaire à ma fille d’ici quelques printemps. Ces exemples relèvent de l’exception, tant mon manque d’expérience et de recul drainait à l’époque des œuvres peu aguicheuses dont l’intérêt s’émoussait avec célérité (Amazones de Philippe des Pallières, Elefantissimo de Valéry Fourcade…), au point d’user la patience de mes camarades de jeu.
J’ai bien passé quelques soirées à la boutique Fol’ en Jeux de Verviers pour élargir le cercle et rencontrer d’autres adeptes, mais ces escapades exceptionnelles ne pouvaient pas remplacer la réjouissances de partenaires réguliers à domicile. Las à mon tour de forcer la main de mon entourage pour qu’on la tende à mes propositions insistantes, j’ai fini par mettre de côté ce loisir au profit des jeux vidéo.
2011 : renouveau renouvelé
Comment ai-je rechuté, docteur ? Mi-2011, alors étudiant en journalisme, je retombe par hasard sur le site Tric Trac, un média français spécialisé de référence que je consultais assidûment à l’adolescence en parallèle du magazine Plato. S’annonce ce mois-là la sortie de Skull And Roses (aujourd’hui rebaptisé Skull, mais je possède toujours la première édition), un jeu de bluff et d’ambiance intriguant composé uniquement de quatre cartes rondes par joueur.euse, au format « sous-bock » de surcroît. Plus spécifiquement, je suis piqué au vif par le duo auteur-éditeur interviewé : Hervé Marly et Philippe des Pallières, dont j’ai toujours suivi le travail, à commencer, comme tout le monde, par les Loups-Garous de Thiercellieux, que j’exècre aujourd’hui mais qui m’avait aspiré en son temps, au point que je conçoive mon propre titre à identité secrète, « Les Monstres de Olne ». Skull and Roses a l’air drôle, accessible, diaboliquement malin. Surtout, la vidéo de présentation, encore en ligne, m’harponne par son rythme : la partie commence dès la première seconde, et les explications seront distillées au fil du déroulement. Je ne regarde pas un ennuyeux tutoriel mais un récit tissé de rebondissements et de coups fourrés.
C’est décidé : la petite boite carrée sera parfaite pour animer les larges moments de libre laissés par les horaires universitaires espacés et la vie urbaine bien entourée. Et en investissant le magasin où m’étaient offerts mes boosters de cartes Magic naguère, difficile de ne pas se laisser tenter par les murs d’alléchantes boîtes promettant de la stratégie plus conséquente. Allez, succombons : j’acquiers à l’instinct Smallworld (Philippe Keyaerts), 7 Wonders (Antoine Bauza) et King of Tokyo (Richard Garfield). Trois incontournables que je possède encore : je conviens que j’aurais pu plus mal tomber.
2012 : l’apnée en plongée
À compter de l’ouverture de ces trois écrins, la tornade ludique ne s’estompera plus jamais. Débutent les premières soirées jeux à mon appartement en semaine et leurs journées homologues en week-end avec ma famille. De lourds sacs trop remplis sont trimballés d’un domicile à l’autre. La collection s’élargit à vue d’œil. L’investissement de la plateforme web Board Game Arena me permet une pratique quotidienne et soutenue, notamment avec ma compagne de l’époque qui ne vit pas en ville (nous nous séparerons dans le courant de l’année). Des amis sonnent à la porte, parfois dès huit heures du matin, pour jouer avant les cours. Les parties pleuvent, et je décide de commencer à les encoder dès janvier 2012 sur Tric Trac. L’outil de celui-ci, particulièrement peu ergonomique, connaîtra une refonte courant 2013 qui assassinera la précision de mes statistiques et me fera migrer vers la référence américaine BoardGameGeek.
Lors de ces années estudiantines, je me renseigne beaucoup plus avant d’acheter. Je fais connaissance avec mon éditeur favori, Ystari (c’est aussi le nom de notre premier chat), et le jeu qui s’impose aujourd’hui encore comme mon préféré, Race For The Galaxy. La taille modeste de ma ludothèque (une cinquantaine d’entrées) me permet de réellement approfondir les titres qui la composent. 88 face-à-face à Dominion, 73 envolées spatiales de la boîte chérie citée ci-dessus, 46 duels à Sarena (Christophe Boelinger), 44 méli-mélos temporels d’Innovation (Carl Chudyk)… Je joue beaucoup à deux et, autour de la rentrée scolaire, ose initier la personne qui partage ma vie aujourd’hui. Elle accroche, et plus jamais on ne décroche, ludiquement comme sentimentalement. Je pêche de nombreuses perles que je possède encore à l’heure actuelle, de Glen more (Mathias Cramer) à Metropolys (Sébastien Pauchon). Petit-à-petit, je contamine l’ensemble de mon entourage. Frères, cousin(e)s, parents voire grands-parents, amis, copains, inconnus rencontrés sur des groupes d’amateurs, camarades de promo… Plus besoin de quémander pour jouer : la communion à table devient un plaisir partagé.
2013-2020 : montagnes russes de ruse
Nombre de parties jouées chaque année
Si elles connaissent des pics et des creux, les quantités de parties jouées chaque année restent stables à partir de cette période charnière. À travers les chiffres transparaissent les événements majeurs de notre vie, puisqu’il n’y a pas de loisir plus intriqué dans les plis et remous de l’existence que le jeu de société. 2019, qui est la moins animée ludiquement, marque un grave incident qui nous a atteint d’interminables mois, mais aussi, en novembre, l’arrivée de notre fille, bien plus heureuse, qui a forcément réduit la voilure. 2021, sur laquelle je reviens dans le prochain paragraphe, est justement rythmée par les jeux « enfants » en sa compagnie, au point que le rituel « on fait un jeu, papa ? » résonne en boucle obsessionnelle chaque matin.
Voilà aussi ce que je cherche en comptant les parties : comme un album familial, les entrées dans BoardGameGeek collationnent les souvenirs heureux, les moments de calme, l’ataraxie partagée, la plénitude ouatée et casanière que j’affectionne particulièrement. Les jeux accompagnent nos soirées, nos virées, relatent les rebondissements, les rencontres, les rires et les extirpations du tumulte. Je ne les pratique pas pour le plaisir de la performance. Les tournois m’exaltent peu. Je sors une boîte pour l’amour de l’habitude, labourant patiemment la connaissance d’une œuvre, ou l’enthousiasme du « faire découvrir », le « montrer », comme on déboucherait une bonne bouteille avec l’envie que nos invités en profitent et s’imprègnent de notre enthousiasme. Jouer en ligne avec des inconnus constitue un passe-temps, mais s’attabler avec des personnes qui me sont chères incarne une passion authentique. Les curieux.ses peuvent explorer en détail l’étalage annuel de mes parties en cliquant ci-après : 2013, 2014, 2015, 2016, 2017, 2018, 2019 et 2020.
2021 : ascendance de la descendance
L’année écoulée fut record grâce à notre fille. Je ne trouve aucune gloire à arborer des statistiques gonflées par les parties courtes de jeux « enfant » qui s’enchainent (ses préférés sont Détective Charlie, Attrape-rêves, Une cuillière pour Martin, Monsieur Carrousel, Bubble stories, Doudou, La Chasse aux Monstres, Dali le renard…). Par contre, je me félicite que nous ayons instauré aussi tôt une telle activité de partage, développant l’imaginaire, la patience et l’apprentissage (clairement, nous devons sa connaissance des couleurs à sa ludothèque) sans dénaturer l’amusement – au contraire, il trône au centre de ce moment d’échange.
En marge de la paternité, 2021 a marqué le réel développement de l’association que j’ai co-fondé, La Bulle Ludique, désormais organisatrice de rassemblement ludiques réguliers. Entre les explications de règles qui relèvent de mon devoir, ces cocons ont permis la rencontre de partenaires devenus fidèles et, surtout, l’éclosion d’amitiés (dont une très forte en particulier) qui ne sont pas près de s’étioler. Nous avons investi ensemble le salon spécialisé d’Essen, mais aussi la plateforme Twitch, pour des discussions en direct autour de notre passion commune qui trouvent doucement leur public. Avant de représenter des amas de chiffres, la pratique du jeu consiste en une ferveur partagée avec des gens que j’apprécie profondément, comme j’aime les discussions interminables sur le cinéma. Jouer avec des amis avec lesquels on se sent en phase revient à s’évader du temps, à oublier tout l’accessoire, et raffermit les liens, la confiance et la camaraderie.
Au rang des bémols, je ne cache pas un sentiment de débordement. 2021 a marqué la fin de ma thèse, et je n’ai évidemment pas échappé à l’harassant sprint final de travail. Acquérir ces 148 (!!!) nouveaux jeux sans avoir le temps de pleinement m’y adonner a constitué un exutoire déraisonnable, encouragé par le flot insensé de nouveautés, joyeusement dénoncé par l’équipe sensationnelle de la boutique Le Passe Temps. Trop de bons titres, de propositions alléchantes, de références d’autrefois dont il conviendrait de s’acculturer. Côtoyer des « ludistes » aguerris devrait désormais me mener à la sagesse, à des achats plus espacés, mesurés, sous-pesés, même si le premier réflexe a plutôt enclenché une énième ribambelle d’excès, comme si des partenaires de jeu inédits nécessitaient forcément d’étoffer mon catalogue. Alors que, j’ai dû le réapprendre, il n’y a pas plus agréable que de présenter une œuvre millésimée de sa collection à ses camarades récents pour déceler dans leurs yeux un reflet de votre propre étincelle. Qu’ils soient « gros », « petits », « d’ambiance », « de stratégie », « enfant », « experts », « familiaux »… longue vie aux jeux, qui restent l’un des rares loisirs tissant la société.
Les jeux les plus joués en 2021
Les 60 jeux les plus joués durant ces dix années
Stats en vrac sur ma collection
Bonne année ludique 2022 à tous et toutes !