Programme de rattrapage pour la fĂȘte des Narcisses du 29 octobre.
1°) Ăchauffement : Un pâtit lipogramme narcissique (5 minutes) : Une lettre vous manque ? On Ă©crira un petit texte narcissique en se privant de la lettre T.
Difficile, car pour conjuguer on lâemploie beaucoup, vous verrez par vous-mĂȘmes ! Par exemple, vous pourrez employer « mais, ou, donc, or, ni, car », pas plus⊠Vous aurez la permission de prendre des adverbes, mais avec prudence. En principe vous serez capables dâaccomplir des prouesses lexicales, vous y serez mĂȘme obligĂ©s, pardi ! SuccĂšs assurĂ© Ă celles ou ceux que le vocabulaire a rĂ©jouis depuis lâenfance. Voyez : mĂȘme moi, ici, dans la phrase qui sâachĂšve, jây suis arrivé !
Moi je sais faire des lipogrammes faciles, je me prive de ce quâon mâempĂȘche dâemployer, je parle de moi, encore de moi, je mâappelle Narcisse, ça me va bien. Mon miroir me le confirme chaque jour. Je suis le plus beau, le plus douĂ©, je suis le gĂ©nie des lipogrammes au GEM. Je suis le roi, je mâobserve aux miroirs, je me mire dans les eaux calmes et je me plais beaucoup. Jâembrasse mĂȘme mon image, au risque de mây noyer, car je ne sais pas nagerâŠ
2°) ExpĂ©rimental (10-15 minutes) : Point de vue forestier. Ăcrivez une histoire Ă la premiĂšre personne, en prenant le point de vue dâun ĂȘtre (ou dâune chose) vivant dans une forĂȘt.
Jâai grandi au milieu des miens, dans lâhumus et lâhumiditĂ© de lâautomne, et je me dĂ©veloppe assez lentement, mais sĂ»rement, dans le but dâarriver Ă maturitĂ© pour me reproduire. La saison est si courte, jâaimerais en profiter.
Je guette autour de moi ce qui pourrait me nuire, et ce nâest pas une mince affaire : la moindre galopade dâune grosse bĂȘte poilue suffirait Ă me dĂ©raciner, et les attaques de bestioles minuscules mâinquiĂštent tout autant. PiqĂ»re dâinsecte devient souvent mortelle pour ceux de mon espĂšce. Je crains aussi tous les rongeurs, velus ou baveux, qui me dĂ©chirent Ă petits coups de langue rĂąpeuse ou de dents pointues.
Mais câest mon lot, je lâaccepte. Je fais des spores, et je porte fiĂšrement les couleurs de mon club, un grand chapeau rouge et blanc. Câest pour attirer mes victimes, moi aussi, car il nây a pas de raison que je sois le seul Ă avoir mal au ventre de trouille.
Et voici quâil arrive ! Celui-ci, câest sĂ»r, il est pour moi, et bon pour les Urgences. Rien quâĂ voir son air niais et sĂ»r de lui, la façon quâil a de rejeter tous les grisĂątres, tous les brunĂątres, et de chercher uniquement ce qui rutile, je sens quâil va me voir, moi et mes frĂšres. On a fait le cercle pour quâil tombe dedans, et ça y est !
Il ralentit, fronce le sourcil et plisse les yeux, sort son petit opinel et pose son panier dans les feuilles mortes.
Enfin ! Il me coupe au ras du sol, me dĂ©pose avec ses autres prises, et je lâentends qui se rĂ©jouit auprĂšs de sa bobonne Ă lâidĂ©e du repas quâils vont faire.
Moi, je mâen fiche, de passer Ă la casserole. Jâai eu le temps de me reproduire pour lâannĂ©e prochaine. Mais lui, sa fricassĂ©e dâamanites tue-mouches, il va la regretter ! Quâil crĂšve, cet humain !
3°) La phrase obligatoire, dĂ©pressive et anti-narcissique (10 minutes) : Texte pseudo autobiographique. Ăcrivez une histoire qui inclut une des deux phrases « Je ne suis pas Ă ma place ici » ou « Ne faites pas attention Ă moi ».
On mâa bombardĂ© chef dâatelier, sans avoir jamais vĂ©rifiĂ© si jâen avais les capacitĂ©s. Alors je fais le job, câest ce quâils imaginent, puisquâils me gardent. Ou alors ils nâont trouvĂ© personne dâautre ? Et pourtant je ne suis pas bon pour ça, je nâai jamais aimĂ© ĂȘtre au centre dâun groupe, encore moins le diriger. Câest pourquoi je laisse aller le cours des choses, mollo mollo. Jâattends que lâun ou lâautre se rende compte de leur erreur, quâon se rĂ©volte, quâon me vire, quâon me permette de faire autre chose que jâaimerais vraiment.
Certes je prĂ©pare des exercices, mais sans me forcer, et ils croient tous que câest un vrai travail et que je le fais sĂ©rieusement. Je crains mĂȘme, parfois, que certains mâadmirent, et nâosent pas me le dire. Mais franchement, je vous le dis bien en face, cette fois, ne faites pas attention Ă moi ! Ăcrivez ce que vous voulez, sans contrainte, vous vous dĂ©brouillerez toujours tout seuls, vous nâavez pas besoin que quelquâun dâaussi banal que moi vous dicte des consignes ou vous impose des sujets de dissertation tordus, ou vous oblige Ă vous creuser les mĂ©ninges et Ă inventer des histoires sans queue ni tĂȘte ! Moi, je fatigue, Ă force, savez-vous ?
4°) Ăcriture longue (30 minutes) : Histoires insolites pour mots rares et mal connus. Faire comprendre un mot trĂšs peu connu (source : le Grand Robert), par le biais dâun rĂ©cit long Ă lâallure historique et sĂ©rieuse, dans lequel seront abordĂ©es les explications nĂ©cessaires Ă la meilleure comprĂ©hension du sens de ce mot. On pourra intĂ©grer des citations, des anecdotes, et on choisira un seul des trois mots suivants : disamare, nĂ©gril, voamboana. Au bout du compte, on aura eu toutes les indications quâun dictionnaire peut offrir : genre, Ă©tymologie, gĂ©ographie, histoire, etc. mais sous une forme plus littĂ©raire.
Un certain Fernando da Silva di Figueroa, portugais, avait abordĂ© sur une Ăźle au dĂ©tour du cap de Bonne EspĂ©rance, au milieu du XVĂšme siĂšcle, aprĂšs quelques semaines sans assez de vent pour pousser son bateau. Et si les vivres solides restaient abondants, porc salĂ©, bĆuf salĂ©, biscuit de marin, riz, farine, en revanche lâeau devenait rare. Et le capitaine faisait bonne garde sur les tonneaux de gnĂŽle et de porto, car un Ă©quipage ivre a tĂŽt fait de se rĂ©volter ou de manĆuvrer nâimporte comment.
Ayant abordĂ© cette Ăźle sans nom, lâĂ©quipage trouva quelques sources dâeau pure, remplit tous les tonneaux ad hoc, et on allait repartir lorsque des sauvages, ou des indigĂšnes comme on commençait Ă dire, se prĂ©sentĂšrent. Pacifiques et un peu effrayĂ©s, ils avaient vu les hommes blancs explorer la forĂȘt, chercher Ă manger, ils avaient vu avec Ă©tonnement des armes bruyantes tuer des animaux quâils avaient ensuite dĂ©pecĂ©s et emportĂ©s avec eux. NĂ©anmoins, ces sauvages apportaient des offrandes. Da Silva, qui maĂźtrisait vaguement quelques dialectes de lâAfrique de lâouest oĂč il avait fait de nombreuses haltes, ne comprenait rien Ă leur langage. Un mot revenait souvent, quâil entendait comme « voamboana ». câest du moins ainsi quâil le transcrivit dans son journal de bord.
Ce que ces gens apportaient avait la taille dâune petite baguette de boulanger lisboĂšte, cela se pelait sans couteau, cela se brisait facilement et on pouvait y croquer sans se casser les dents, et cela se mangeait agrĂ©ablement : les indigĂšnes montraient lâexemple, puis en offraient un morceau aux visiteurs europĂ©ens. Ceux-ci se rĂ©galĂšrent, poliment ou sincĂšrement : câĂ©tait bon, Ă peine sucrĂ©, un peu acidulĂ©, et da Silva fit apporter du bateau, en remerciement, deux barils de rhum, juste avant dâappareiller.
Il repartit avant que les autres fussent trop ivres pour devenir belliqueux, et le voamboana leur permit dâĂ©conomiser la farine pendant quelques mois. Cela se conservait bien, en cale, mais ils mangĂšrent tout avant de faire demi-tour et de revenir au Portugal. De retour, au dĂ©but de lâannĂ©e suivante, il raconta cette expĂ©rience, que lâon crut Ă demi. Des savants botanistes qui nâĂ©taient pas allĂ©s plus loin que le Maroc et le SĂ©nĂ©gal dirent que câĂ©tait une variante du fruit de lâarbre Ă pain, dâautres disaient ceci ou cela. Mais da Silva nâen dĂ©mordit jamais, et parlait toujours de ce voamboana comme dâun fruit magique. Le mot resta en vigueur pendant quelques dizaines dâannĂ©es, dans les discours sĂ©rieux comme dans les blagues populaires, il se dĂ©forma progressivement et devint peu Ă peu voambana, puis voabana, vobanana, et plus tard, un siĂšcle plus tard, quand dâautres navigateurs en eurent rapportĂ© de lâautre cĂŽtĂ© de lâAtlantique, on pensa que ce nâĂ©tait que des bananas, comme celles que les riches colons faisaient rĂ©colter Ă leurs esclaves pour en distiller une gnĂŽle qui brĂ»lait la gueule.
Et beaucoup plus tard, on se dit que da Silva avait vraiment trouvĂ© des bananes Ă Madagascar, ou pas trĂšs loinâŠ
Solution des énigmes lexicales.
disamare n. f. ĂTYM. D. i. (XXe); de di-, et samare. Bot. Fruit constituĂ© de deux samares* accolĂ©es. La disamare de l'Ă©rable.
nĂ©gril n. m. ĂTYM. 1843, in D. D. L.; mot provençal, du lat. niger « noir ». Insecte colĂ©optĂšre qui vit dans le Midi de la France. ColaspidĂšme. Le nĂ©gril est nuisible aux luzernes.
voamboana n. m. ĂTYM. 1933 ; mot malgache. Bois de Madagascar, de couleur rouge sombre, employĂ© en Ă©bĂ©nisterie.