La culture, entre féodalité, oligarchie et néolibéralisme
En sortie de confinement il y a quelques années, j’avais souligné à quel point le secteur culturel me laissait perplexe. Les « petits soldats » culturels, par leurs actions audacieuses dans l’espace public, se montraient bien plus créatifs que les « grands généraux » du secteur. Ces derniers – solidement installés sur leurs trônes subventionnés – réclamaient avec une constance désarmante un retour à l’ordre ancien. Pour eux, la culture est essentielle, certes. Mais essentielle à quoi ? Pas à un élan altruiste ni à une vision redistributive et véritablement révolutionnaire. Non, essentielle avant tout à la sauvegarde de leur business modèle et leur pouvoir.
Quant aux artistes (les véritables les vraiment essentiel.les ?), ils et elles se débattent sous un plafond de verre soigneusement conçu par ces mêmes architectes culturels, davantage soucieux de renouveler leur légitimité que d'encourager la créativité. De la main gauche, on conteste mollement l'ordre établi, de la droite, on en récupère les dividendes. Fous. Du Roi.
Et aujourd’hui, comme hier, le spectacle continue : entre féodalité et oligarchie, le secteur culturel ressemble à une république des petits amis. Au masculin pas très pluriel. Les circuits de subsidiation demeurent opaques, les programmations sont trop souvent l’affaire de copinages masculins – un écosystème où le fameux « coup de cœur » semble étrangement le fruit d'un entre-soi. Barons culturels, vassaux programmateurs et musiciens de cour : la distribution des rôles est bien huilée. Tel musicien connaît tel ami musicien, qui connaît un pote programmateur, qui a un coup de cœur : tout cela a des airs de république des copains et des coquins, version « arts et spectacles ». Les gâteaux (financiers) se partagent entre quelques mains, laissant les miettes aux autres.
La culture a ses baronnies, ses allégeances, ses totems d’immunité : « Nous, dans la culture, on a tout compris avant tout le monde. » Ah, vraiment ? Alors, finissez-en avec le patriarcat ! Car qui dit système féodal, dit aussi droit de cuissage, qu’il soit symbolique ou réel. Pourtant, même dans les événements dits « alternatifs » auxquels j’ai assisté, l’entre-soi contre lequel on se bat est remplacé par un autre entre-soi. La rupture annoncée se dilue : on chasse une forme de discrimination pour en recréer d'autres. Où sont les femmes noires ? Les vieilles ? Dans la culture, l’âgisme et l’uniformité règnent avec une rare complaisance qui ne s'assume pas.
Et que dire des petites mains ? Ces artistes qui n’entrent pas dans les bonnes cases, les vrai.es créateurs et créatrices ? Pour eux et elles, point de banquet, seulement le mirage néolibéral qu'on leur présente sournoisement. Décidément, la culture n’est pas un monde très différent de celui dont elle dit se démarquer : réseaux à entretenir, projets à communiquer, coachings marketing à avaler. Projet contre art. Vous n'êtes pas un.e artiste, vous avez un projet. D'un côté les subsides ("c'est le public qui décide"), de l'autre, les "on va vous apprendre à vous démerder". On les invite à jouer le jeu d’une « libre concurrence » qui n’a de libre que le nom. Cela me rappelle cette absurde formation en assurances donnée à des demandeurs d’emploi, où l’on expliquait – très sérieusement – l’importance d’assurer un tableau de maître.
La culture, reproduit en pire les hiérarchies et les illusions de ce monde. Féodale dans ses structures, oligarchique dans ses pratiques, et néolibérale dans les mirages qu’elle entretient au bénéfice de son prolétariat. Comme le serpent Kaa hypnotiseur du livre de la jungle, la culture fait preuve d’une souplesse indéniable.
Yves Collard, expert et formateur en éducation aux médias.
Décembre 2024


















