lyon. minuit douze.
entrer chez abel n’est jamais entrer quelque part. quand j’ai fermé la porte l’air de la chambre a changé de place avant moi, sur le mur le visage de munch était suspendu devant nous, un visage qui ne criait pas, un visage qui savait garder sa voix à l’intérieur. je l’appelle d’abord autrement en moi, bérit, puis je dis encore abel doucement, comme si son prénom devait rester dans la pièce. sur la table se trouvaient les lettres que je lui avais laissées, je les ai reconnues à leurs plis, un écrit conservé ne reste jamais neutre, il continue de regarder. près de la fenêtre le paquet de cigarettes était ouvert, elle m’en a tendu une, pendant que le feu prenait nos ombres ont grandi sans apprendre à se toucher. sur l’étagère il y avait bonjour tristesse, le livre que je lui avais offert, la couverture assouplie, les coins repliés vers l’intérieur, cette forme silencieuse que prennent les livres portés longtemps, les livres aussi finissent par comprendre où ils vivent. sa manière de marcher dans la chambre déplaçait les distances. à ce moment-là un après-midi de notre enfance m’est revenu, on jouait à pierre-feuille-ciseaux sans parler, je ne me souviens pas de ce que j’avais choisi, je sais seulement que j’avais perdu, certaines défaites commencent très tôt. le visage de munch attendait toujours, nous aussi. ma main a touché le livre sur l’étagère, j’ai compté en moi, pierre, feuille, ciseaux,
“mel, tu crois qu’on peut vivre à l’intérieur de quelqu’un ?”,
j’ai perdu.















