Avant que le monde ne s’écroule, la famille de Zihao et Meilan avait des allures de tableau figé ; un père souvent absent, enfermé dans ses responsabilités et qui se tuait au travail, et une mère douce mais fatiguée, effacée, qui ne trouvait même plus la force de se battre pour maintenir l'équilibre déjà bancal de leur famille. Le foyer n’était ni chaleureux ni froid, plutôt fonctionnel, comme si chacun remplissait un rôle sans trop savoir comment le vivre pleinement. Les parents aimaient leurs enfants à leur manière, mais les marques d’affection étaient rares, presque maladroites. Il y avait bien des repas partagés, des sourires rares, mais peu de mots tendres, peu de bras ouverts. Il n’y avait pas de cruauté dans leurs parents, juste une distance, un manque de communication qui s’était installé avec le temps. Meilan tentait de maintenir l’équilibre familial à bout de bras, épuisée. Zihao la suivait dans cette tentative, trop jeune encore pour comprendre à quel point elle était devenue le pilier de leur petit monde. Quand Zihao repense à son enfance, c’est toujours Meilan qui lui revient en premier. Sa sœur jumelle, son double parfait, l’autre moitié de son monde. Ils étaient deux enfants unis par une complicité rare. Meilan, avec ses yeux brillants, ses idées folles et sa manière de toujours savoir quoi dire quand lui, restait silencieux et un peu plus réservé. Elle ne le guidait pas, elle l’entraînait - et il la suivait toujours, même à contrecœur, même en râlant, parce qu'il ne pouvait rien refuser à sa soeur. Meilan représentait pour Zihao bien plus qu’une sœur ; elle était son refuge.
Et puis un jour, elle a disparu.
Ils avaient douze ans. Une matinée banale, une dispute des plus ridicules. Zihao était en colère contre elle, il ne se souvient même plus pourquoi, encore une dispute futile entre eux qui allait se régler d'ici quelques heures. Il le savait, les jumeaux ne restaient pas fâchés bien longtemps. Il avait décidé de marcher seul jusqu’à l’école, refusant d’attendre Meilan qui traînait derrière en râlant. Ce qu’il ignorait, c’est que ce moment-là, ce choix, serait le dernier. Plus tard, alors que sa soeur était censée être dans la classe collée à la sienne, la police a retrouvé le cartable de Meilan posé près d’un pont, mais aucun autre indice. Pas de trace, pas de corps. Juste un vide. Un gouffre sans fin qui s’est ouvert dans la vie de Zihao et ne s’est jamais refermé.
Ce jour-là, quelque chose s’est brisé en lui. Il n’a jamais su faire son deuil, parce qu’il n’y a jamais eu de conclusion, juste une éternelle question sans réponse. Où peut bien être sa jumelle ? Qui l'a enlevé ? Qui a osé lui arraché la meilleure partie de lui même ? Zihao s’est peu à peu enfermé dans le silence, se sentant coupable, persuadé qu’il aurait pu et qu’il aurait dû la protéger. L'absence de Meilan est devenue un poids qu’il porte partout, dans ses gestes, dans ses silences, dans son regard souvent perdu. Il s’est mis à repousser les autres avant qu’ils ne puissent, eux aussi disparaître. Il a appris à aimer en secret, à se méfier du bonheur, convaincu qu’il ne mérite ni amour ni paix. Qu'il ne mérite que la culpabilité qui le bouffe un peu plus chaque jour. Mais dans son cœur, Meilan n’a jamais cessé d’exister. Elle est là, dans chaque souvenir, et parfois, il croit encore la voir au détour d’une rue, dans une silhouette floue, un éclat de rire familier. Ces hallucinations, ou peut-être ces espoirs, ne font que renforcer ce sentiment que la réalité peut se fissurer à tout instant. Quand elle a disparu, ce n’est pas seulement une enfant que les parents ont perdu, c’est l’équilibre fragile de la famille entière qui s’est effondré. Leur mère s’est enfermée dans une tristesse silencieuse, tandis que leur père, incapable de gérer sa propre peine, s’est éloigné encore davantage. Zihao, lui, est devenu l’ombre d’un fils, le témoin silencieux et le seul coupable d’une famille brisée.
Zihao a longtemps été un jeune homme à l’âme écorchée. Il a longtemps porté seul le poids de cet événement tragique. Parce que même si ses parents ne l'ont jamais tenu responsable de la disparition de sa soeur, il les voit les regards, il entend les messes basses, les accusations, la frustration qui se dégage de ses proches. Et il a commencé à le croire, que c'était sa faute, qu'il méritait de disparaître à la place de Meilan. Il avance dans sa vie sans but réel, survivant plus que vivant, jusqu’au jour où il croise Jongsu. Jongsu, avec sa douceur et son regard qui semble tout comprendre sans poser de questions, devient peu à peu son point d’ancrage. L’amour naît lentement, timidement, mais profondément, entre deux étagères de la librairie où il travaille. Des baisers volés, des rires, des sourires. Grâce à lui, Zihao réapprend à respirer, à rêver, à se reconstruire. Ensemble, ils construisent un quotidien fragile mais sincère.
Mais son quotidien bascule.
Quand il se réveille dans une réalité qui ne lui appartient pas.
Zihao se souvient avoir ouvert les yeux dans une pièce qu’il ne reconnaissait pas. La lumière avait une teinte étrange, un peu plus froide que d’habitude, comme si le monde avait perdu un peu de sa chaleur pendant la nuit. D’abord, il crut à un simple cauchemar mal digéré, un de ces rêves trop réalistes qui collent à la peau au réveil. Mais il y avait quelque chose d’étrange dans l’air, une absence. L’odeur familière des draps, la tasse à moitié cassée sur sa table de chevet, le sweat de Jongsu qu’il gardait toujours près de lui ; tout avait disparu. Il se leva, hésitant, et parcourut l’appartement du regard. Ce n’était pas chez lui. Ce n’était pas lui. Pas complètement en tout cas. Les cadres accrochés au mur montraient un autre visage, les livres sur l’étagère n’étaient pas les siens. Pire encore, son téléphone ne contenait aucun message de Jongsu, aucune trace de leur histoire et de leur amour. Le contact avait disparu, comme si ces années partagées n’avaient jamais existé. Pris de panique, sa gorge se serra tandis qu’il s’habillait à la hâte et sortait dans la rue, espérant trouver un repère, un détail. Espérant retrouver l'amour de sa vie. Et puis il le vit. Jongsu.
Mais ce n'était plus son Jongsu.
Il comprend bien vite ; il n’était pas juste perdu. Il était dans une réalité où il n’existait plus.
Puis une question… Et si Meilan avait emprunté le même chemin que lui ? En tombant dans une réalité qui n'est pas la sienne ? Et si elle s'était également perdue ?