Je sortais de la bibliothèque, avec ce qui aurait pu sembler être la satisfaction d'avoir travaillé jusqu'à une heure tardive, quand je vis le bus que j'étais supposé prendre, à l’arrêt, prêt à redémarrer. Je m’élançai alors, forçant mes jambes à fonctionner de nouveau, mes poumons à inspirer, et mon cœur à battre. Le conducteur me vit et m'attendit. Je montai puis le regarda d'un air reconnaissant en me disant dans mon fort intérieur : « Putain ! La prochaine fois passe dix minutes plus tôt tant que tu y es. ». J’avançai dans l'allée centrale, tranquillement, quand, au moment de mettre mes écouteurs sur les oreilles le conducteur m'interpella : « Monsieur ! Avez-vous un ticket ou une carte d'abonnement ? ». Je n'en avais pas. Préparant un discourt éloquent pour qu'il m'accepte dans son bus après avoir répondu négativement, il ne me laissa pas le temps de me justifier et me rassura : « Aucun problème, vous savez il n'y a probablement pas de contrôleurs à cette heure-ci. ». Je le remerciai. J'étais seul dans le bus, les lumières étaient éteintes et seul mon regard éveillé restait fixé sur les ombres en mouvement que produisaient les lumières extérieures sur le plancher humide du bus. Elles semblaient danser. Puis plus rien, nous étions sorti de la ville et la pénombre prenait place petit à petit. Remarquant cela, je sortis mon MP3, écouta de la musique et ferma les yeux. Quand ceux-ci s'ouvrirent de nouveau lorsque le morceau était passé, je remarquai que les ombres étaient revenues. Elles dansaient là, sous mon nez, me narguant et faisant monter en moi un stress troublant. Je regardai autour de moi, nous étions de retour en ville. Inquiété, je retournai voir le chauffeur et lui demanda pourquoi nous n'avions pas suivi le parcours habituel. Il me répondit qu'il y avait eu un accident sur la route et qu'il avait pour consigne de ramener le bus et moi, par la même occasion, à la gare ; ce qu'il fit rapidement. Alors je me retrouvai la, sous la lumière âpre d'un lampadaire. Plus aucun bus pour rentrer dans mon beau village. Je ne savais pas quoi faire. Alors je m’assis, sorti une cigarette et me la fuma. La fumée me piqua les yeux et me remit les idées en place. Je décidai donc d'aller chez une amie que je connaissais depuis un peu plus d'un mois et que j'essayais tant bien que mal de séduire. Elle habitait à 15 minutes à pied. Tout le long du trajet pour aller chez elle mes yeux me firent mal et j'eus comme la sensation qu'un brouillard assez dense s'était installé dans les ruelles sombres de la ville. Arrivé devant la porte de son immeuble je remarquai un sans-abri à quelques mètres en train de dormir. Je sonnai à l'interphone. Une fois, deux fois, trois fois. Aucune réponse. Je saisi mon téléphone pour appeler mon amie quand, soudain, je senti une pression sur mon mollet gauche. Tout mon corps se gela et mon cerveau se déconnecta pendant une demi-seconde. Un frisson me traversant de bout en bout me força à ouvrir les yeux. Le sans-abri me tenait. Malgré la pénombre on devinait ces yeux exorbités et rouges, ces lèvres brisées par le froid, son front ridé par le temps. « Elle n'est pas là. » me dit-il. Avant que mon cerveau n'ait pu formuler quelconque réponse, je remarquai qu'il murmurait des mots. Je n'entendais quasiment pas mais ces murmures semblaient être des « Tic, tic, tic, tic, tic, tic, tic, tic... » À l'infini. « Monsieur, voyons, de quoi parlez-vous » essayais-je d'assembler sans faire paraître quelconque frayeur. « Je sais pourquoi tu es là. Elle est absente. Elle n'est pas là. » Me répéta-t-il .Je ne compris pas, je me dis qu'il devait être saoul, ou défoncé, ou peut-être juste qu'il me confondait avec quelqu'un. Je fis alors comme si de rien était, et décida, malgré ses paroles effrayantes de saisir le numéro de mon amie. « 060957... » A peine eu-je le temps de finir de rentrer son numéro que je vis mon téléphone prendre un envol et se briser sur le sol comme de l'ardoise se brise sur un diamant. Le sans-abri se tenait là, la main en l'air. Moi, j'étais face à lui, ma respiration bloqué par la situation incompréhensible. Il avait littéralement éclaté mon téléphone. Je senti la rage monter en moins, j'allais exploser, quand il se leva, calmement, puis me toucha singulièrement l'épaule et m’annonça sereinement : « Suis moi, je vais te montrer quelque chose. ». Mon adrénaline diminua alors, et sous ces simples mots je me soumettais. Je m’abaissai pour ramasser mon téléphone en miette et je le suivi. Nous marchâmes pendant une demi-heure. J'étais déboussolé, je ne connaissais pas le coin de la ville dans lequel il m'emmenait et lorsque qu'il voyait que je m'agitais trop et que je commençais à m’inquiéter il me rassurait et me disait « Ne t'inquiètes pas, tu trouveras ce que tu recherches. », puis reprenait ses murmures. Ses « Tic, tic, tic, tic, tic, tic ... » me résonnaient dans la tête comme le bourdonnement d'une abeille au fond d'une grotte. Nous arrivâmes dans une ruelle très sombre, dont la seule source de lumière semblait être un lampadaire dont les faisceaux blanchâtres donnaient sur une porte bleu avec une poignée argentée. A côté de celle-ci on y pouvait lire, sur le fond bleu d'une pancarte, « L’indécis décidé. ». Quand nous arrivâmes au seuil de la porte, le sans-abri me regarda profondément, et voyant mon incompréhension il sortit une clé argenté d'une de ses poches pas encore trouée. Il inséra la clé, et nous entrâmes. Après avoir passé un épais rideau rouge nous arrivâmes dans une sorte de vestibule, avec plusieurs porte-manteaux sur le côté. Une dizaine de veste y était déjà disposé. La fin du vestibule donnait sur un deuxième rideau rouge avec derrière celui-ci une porte bleu. On pouvait y apercevoir deux grandes poignées argentées. Timidement je regardai le sans-abri qui me fit un signe de la tête. Je me dirigeai vers la porte, et la poussa délicatement. C'est alors que je vis un immense spectacle sous mes yeux : une salle ronde remplis de personnes de toutes sortes : des hommes d'affaires en costumes, des sans-abris, des femmes en bleu de travail, des femmes en robe de soirée, des hommes nus accompagnant des ouvriers, des femmes nues accompagnant des dames de la haute société, avec en son centre une scène ou un pianiste y était installé, ainsi qu'une trompette, un violon, un tambour et une guitare. Le tout baigné dans une odeur de cigarette, de parfum de femme, de bon vin et de transpiration. La seule lumière était celle de la scène, laissant alors dans tout l'espace une atmosphère de joyeuse noirceur où les gens ne se voyaient pas assez pour se reconnaître mais tout juste assez pour s'ouvrir. Ensorcelé par mes sens, je pris inconsciemment place à une table non loin de la scène où l'on me servi sans que j'eus à le demander. C'est alors que je senti le bien-être. Drogué par mon euphorie et par le vin, je ne saurai dire combien de personnes se sont assises successivement à ma table. Des femmes nus m'embrassant aux ouvriers me frappant sur l'épaule après m'avoir raconté une histoire, je parlais, je m'esclaffais, je buvais, je fumais, je rentrais dans une intemporalité sans pareil. Les structures de l’espace se déformaient et le seul point fixe qui restait de cet ensemble brouillé était le sans-abri assis qui me perçait à chaque regard qu'il me lançait. Il était trop loin pour que je l'entende, mais malgré cela, ses murmures faisaient vibrer ma chair. C'est alors qu’il décida de se lever, me fit un signe de la tête, et sorti de la pièce. Ces murmures disparaissaient alors. A ce moment, je me senti vivre à nouveau, je sentais mon sang couler dans le plus profond de mes veines, je sentais le courant électrique entre mes neurones, mes alvéoles se remplir d'air, mes ventricules éjecter le sang, mon corps suer, et c'est alors, pendant cette renaissance intérieur, qu'elle m'embrassa. La femme qui se tenait au bout de mes lèvres, c'était elle. C'était mon amie. Je l'avais retrouvée. Du moins c'est ce que je cru, jusqu'à ce qu'elle se retire de mes lèvres. Et c'est alors, qu'avant même que je lui fasse remarquer qu'elle ressemblait fortement à mon amie que je cherchais, elle me prit par la main et me dit : « Je suis sa sœur, je sais que tu la cherches ». Nous sortîmes alors de ce joyeux raffut, et nous nous réfugiâmes dans le froid des entrailles de cette ville. Les nuages s'étaient dégagés, la lune faisait éclater ses rayons par-dessus les toits, les murs brillaient, les flaques d'eau reflétaient les astres. Je ne pouvais pas m'empêcher de la regarder, j'avais l'impression de voir sa sœur. C'est alors qu'elle s’arrêta près d'une fontaine. Ne comprenant pas je m'arrêta aussi. Elle prit la parole : « Tu vois je suis née dans cette ville, j'ai grandi dans cette ville, j'ai été éduqué par les écoles de cette ville et pourtant je haïs cette ville. Je la haïs tous les jours, quand je me lève le matin, quand je prends mon café en regardant depuis ma fenêtre les embouteillages sur le grand boulevard, et que j'admire l'essor de la société humaine. Je la déteste quand je descends les escaliers du métro à toute vitesse pour ne pas le rater, quand mes sinus me rappelle comment une odeur de pisse sent, quand je pousse le gros plein de sueur devant moi pour sortir du métro. Je haïs la ville quand avant de passer les deux grandes portes de l'immense immeuble qui me sert de lieu de travail, j'aspire les déjections dégueulasses de toutes ces voitures achetées à des prêts bien comme il faut, par des personnes bien comme il faut et qui surtout se plaignent d'une bronchite mais qui n'iraient surtout pas se bouger le cul pour aller en vélo à leur foutu boulot qu'ils détestent. Je déteste la ville lors de la pause déjeuné quand, sous prétexte que le sandwich est vendu en boulangerie en plein centre-ville, il coûte 5 euros de plus. Cinq euro de plus pour avoir du pain dégueulasse emmené par des camions dégueulasses, composé de produit dégueulasses baignés dans une espèce de sauce fourre-tout pleine de saveurs chimiques crées par des scientifiques corrompus dans des usines dégueulasses. Et comme on est con et qu'on a surtout pas le choix, on l'achète ce putain de sandwich, on va le manger avec les collègues bien comme il faut en parlant pour rien dire, des amours, des meubles, de déco, de films, de porno, de vie, de boulot. Je déteste la ville quand je rentre chez moi seule le soir avec ces lumières rougeâtres de partout, les gens avec leur gueules de déterré qui rentre chez eux pour voir leur femme, leur gosses, reprendre du poil de la bête pour le lendemain, car tout ça, c'est infini, de la vie à la mort on crève en voulant vivre, et on prend pas le temps de vivre. On fait tout mal mais rien ne reste figer de toute façon. La ville est hypocrite et mesquine. ». Elle était à bout de souffle, elle pleura, plongea sa tête dans la fontaine, se releva. C'est alors qu'elle reprit : « Pourtant j'aime la vie, j'aime les soirées folles où l'on peut laisser la pression de nos artères s'estomper et finir en battement d'aile de papillon, j'aime ces soirées ou l'on peut chanter, danser, boire, baiser, sans parler sans comprendre, sans se heurter à la vie, juste se faufiler sous elle et profiter. J'aime ces soirées qui se finissent dans les rues, où l'on peut contempler la lune, le sol qui brille, les astres infidèles et la beauté du monde. ». C'était en tout point les mots de mon amie. M'avait-elle trompé en me disant être sa sœur ? Est-ce elle ? Soudainement, elle me prit la main et commença à courir, m’entraînant dans sa foulé. Nous étions comme deux êtres libres et sincères profitant des dernières heures de joyeux ténèbres. Nous arrivâmes essoufflés au niveau d'une porte bleu. Elle m'embrassa sur la joue et me quitta là, devant cette porte. A peine ai-je eu le temps de demander quoi que ce soit qu'elle avait déjà disparu dans les intestins la ville. Au loin, à l'est, on pouvait admirer la jonction du rouge et du bleu, synonyme de la fin de la nuit. Je me décidai finalement d'avancer, et d'aller ouvrir la porte. J’entrai dans la pièce. Gisait dans le coin à droite un dossier médical où il était inscrit : « Jeune femme psychotique, admise le …...... à l'hôpital …..... est décédée suite à une ingestion excessive et volontaire d'antidépresseurs. Le présent dossier fait suite aux demandes de recherche par un ami proche de la patiente, ainsi que par sa sœur. » Ma gorge se bloqua, mes poumons s’arrêtèrent, mon cerveau se déconnecta. C'est alors que mon corps gît, au beau milieu de la pièce avec une rose bleu posée sur le sol, bienveillante.