Mémoires Capillaires épisode 6
Une longue aventure allait donc commencer. Comment entretenir une chevelure non défrisée? A vrai dire je ne savais même pas à quoi ressemblait mes cheveux. Dans ma tête ils étaient incoiffables, indémêlables. Je m'aperçus rapidement que c'était totalement faux, un peu de conditionneur, une brosse ou un peigne approprié et je venais à bout des quelques noeuds qui rendaient le démêlage difficile. Je mis fin à toutes les fausses idées que j'avais muri depuis l'enfance sur la dureté de mes cheveux. Le beurre de karité devint mon meilleur ami ainsi que les masques après-shampoings. Il y avait si longtemps que je ne les avais pas vu au naturel.
Au début je fis beaucoup usage des tresses. Je dois dire qu’au départ je recevais beaucoup de critiques. Certaines me blessaient profondément même si je ne le montrai pas, d’autres m’agaçaient tout simplement. Je me souviens de la fois, où une amie avait voulu que je remette mon bonnet pour me prendre en photo: “franchement Naomi remets ton bonnet tes cheveux comme ça c’est moche” . Aujourd'hui je lui aurai bien répondu que mes cheveux t’e.... Mais à l’époque j’avais beaucoup de mal à assumer ma chevelure. Convaincue néanmoins qu’elle avait tort je refusai et lui demandai de prendre la photo telle qu’elle. Ce fut mon premier acte de rébellion. A mesure que je prenais de l’assurance, je me rendais compte que les plus hostiles à mon nouveau look était souvent les êtres les plus proches de moi
Je ne compte plus le nombre de fois où les coiffeuses et coiffeurs me demandaient pourquoi je ne défrisai pas mes cheveux lorsque de temps en temps j’allais me les faire lisser à chaud. Je racontai mon histoire et systématiquement on me demandait si j’avais bien fait des soins, si j’avais utilisé tel ou tel produit. C'était fatiguant, à la fin j’éludai la question, jusqu’à ne plus aller chez le coiffeur. Et je ne vous parle même pas des prix exorbitants sous prétexte que j’avais les cheveux crépus. Aujourd'hui encore excepté en de rares occasions, je ne mets plus les pieds dans un salon de coiffure qui pour beaucoup d’entre eux ne savent rien faire d’autres que des lissages à chaud.
Je réalise comment en quelques années les choses ont évolué. Les coiffeurs nappy pullulent en région parisienne et je ne serais pas surprise si on m’annonçait que les ventes de produits défrisants ont significativement baissé en Europe.
Je dois aussi souligner que que tout n'était pas noir dans ce tableau: je garde dans mon coeur les personnes qui complimentaient mon afro, pensant même parfois qu'il s'agissait d'une perruque, les coiffeuses bienveillantes qui me conseillaient de continuer et me prodiguait des soins efficaces et bien sûr une personne qui m’a toujours soutenu : mon époux.
Au début je dois avouer qu’il était un peu dubitatif, pas parce qu’il n’aimait pas les cheveux crépus, mais parce qu’il ne comprenait pas le problème avec le défrisage, ni pourquoi certaines femmes portaient des perruques ou des tissages. Cela lui paraissait absurde, de s’affubler de longs cheveux caucasiens qui n’étaient pas les siens. Et il ne comprenait pas non plus pourquoi je ne pouvais pas faire un simple afro. Il est vrai que pour sa défense il me voyait souvent porté un foulard et quand pour d’autres le foulard avait une connotation religieuse, pour lui il signifiait qu’on n’était tout simplement pas coiffé en dessous. Je pris le temps de lui expliquer les dangers du défrisage sur mon cuir chevelu, et combien entretenir des cheveux crépus pouvait demander du temps et engendrait quelques contraintes, d’où l’utilisation du foulard (notamment pendant les temps de pose et de séchage).
Son regard au travers duquel je me trouvais à nouveau belle me fit prendre confiance en moi.
Après avoir cherché des solutions auprès de différents coiffeurs sans succès et par peur (ou honte) de subir à nouveau le regard de professionnels sur mes cheveux, je me mariais avec des tresses, ce qui était inimaginable quelques mois auparavant et qui laissa ma mère perplexe.
J'eux encore quelques déboires mais globalement je finis par accepter mes cheveux. J'appris de nouvelles coiffures et bien que mes cheveux ne retrouvassent jamais leur longueur initiale mon alopécie se résorba. Mon cheminement ne fut pas de tout repos. Les tutos sur You Tube furent d’une grande aide, pas tant en termes de technique que de voir des jeunes femmes traverser les mêmes déboires que moi.
Pour la petite anecdote, à l’époque je regardais beaucoup de videos sur you tube, il arriva un été que je me rende à Montréal pour voir une amie. Au cours d’une soirée avec plusieurs de ses connaissances je reconnus parmi l’une d’entre elles une influenceuse que je suivais. Il faut bien comprendre que les réseaux sociaux n'avaient pas encore une grande importance, Instagram n’existait pas et il y avait très peu d’influenceuses noirs sur You Tube. La mode s’est développée plus tard, mais au début les jeunes femmes qui étaient sur les réseaux étaient “normales” et me ressemblaient. C’était une jeune femme ordinaire qui faisait juste des vidéos par plaisir de partager ses astuces et ses expériences.
Je trouvais la coïncidence incroyable, et c’était dingue pour moi de diner dans la même pièce qu’une personne que je regardais quelques jours auparavant sur mon ordinateur. En soit ces vidéos n’avaient rien d’extraordinaire mais pour moi c’était la preuve que d’autres femmes vivaient la même chose que moi et que je n’étais pas la seule à galérer avec mes cheveux et à chercher des solutions pour les sublimer.
Avec les années on a vu affluer beaucoup de jeunes femmes à la chevelure abondante qui pour ma part me complexaient davantage plus qu’elles ne m’encourageaient à porter mon afro. Après le complexe de la texture succédait celui de la longueur. Ne voulant pas nourrir cette jalousie et cette envie, j’ai rapidement abandonné le suivi de ces vidéos.
Comme un reptile en pleine mutation, je dus me défaire de pas mal de peaux qui me gênaient dans ma croissance, de fausses croyances, et de mauvais conseils. L'un des premiers défis que je me suis lancée, c’était de ne plus faire de tresses avec des rajouts pendant au moins une année. Ce qui semblait être très difficile au début fut en réalité très simple. Comme souvent dans les défis à relever le plus difficile est de se lancer. Quand j’en parlais avec une de mes collègues qui ne se séparait jamais de sa perruque, elle me fit remarquer que l’année devait s’être écoulée puisque cela faisait plus d’un an qu’elle avait intégré le service et qu’elle ne m’avait jamais vu avec des tresses. Je n’en revenais pas j’avais relevé le défi sans même m’en rendre compte et cela ne m’avait pas paru si dur à mettre en pratique. Cela m’a permis de mieux connaître mes cheveux. Aujourd'hui quand je fais des tresses c’est par choix, pas par contrainte, d’un entretien d’embauche ou pour des besoins de “bonne présentation” !
Le second défi que je relevai fut d’accepter d’arborer ma chevelure au naturel sans lissage et sans être attaché et de porter fièrement mon afro. Cela faisait plusieurs années que je les attachais en chignon avec ou sans postiche mais sans jamais oser les lâcher.
Je trouvais que mes cheveux n’étaient pas assez bouclés ni assez longs pour cela. Seules celles qui avaient une longueur aux épaules pouvaient se le permettre. Post covid je fis enfin tomber cette barrière et j’osai passer un entretien d'embauche avec mes cheveux en twist out.
Était-ce ma dernière barrière, je ne crois pas. Il me reste probablement d’autre défis à relever pour ne plus avoir à supporter cette charge mentale concernant mes cheveux notamment en milieu professionnel ou lors de grands évènements. Ça met du temps mais petit à petit j’y arrive.