Au milieu de l'espace où êtes vous en ce moment Lédernacht fils, Debrer, Chapuizat, Meunier? Dans quelle prison, dans quels chagrins inconnus et profonds, dans quel détour de la peine? J'ai suivi vos traces, année après année, et finalement mon destin, qui n'est pas moins nébuleux que les vôtres, m'a emporté ailleurs et n'a abandonné à ma mémoire que vos noms et vos figures barbouillées et cruelles d'il y a quinze ou vingt ans. Vos figures de démons pauvres. Je n'ai pas oublié. Le poison commun gueule dans mes veines et m'empêche de vivre comme les autres, souriants et légers d'insouciance. Toujours, vous pourrez m'aborder, où que je sois. Je tendrais ma main et ma poitrine pour vous y serrer. Si j'ai la nourriture, je vous nourrirai, si j'ai l'argent, je vous le donnerai et, en plus, mon amitié et mon cœur. Et ma peau si vous en avez besoin. Je sais d'où je viens. Je n'ai pas renié ma race. Je sais que là-bas la vie était pareille à la terre, noire, sale. Qu'elle ne pardonnait pas. Ni le mal ni le bien. Je sais que tout y était sujet à ordure et à désespérance. Je sais qu'on empoigne pas le malheur, qu'on ne lui fracasse pas la tête. Que ce n'est pas une question de force. Vous pouvez amenez demain vos pitoyables dépouilles: je pleurerai en vous accueillant, les bras ouverts. Vous pouvez m'appeler, je n'aime bien que la misère des hommes. C'est un bout de notre vérité, la misère. Ça vous fait tenir les yeux écarquillés. Ça vous dérange. Ça vous détruit. Ça vous réforme. C'est mâle, la misère. Faut l'écouter ou s'en aller. C'est exigeant. Vous pouvez m'appeler, je vous reconnaîtrai. Toi, Lubresco, dans ta démarche élégante, dans ton port de tête étonnant pour un pauvre, dans ta façon suprêmement musicale de prononcer le moindre mot. Toi, Meunier, dans ton humilité héréditaire, dans ton sourire qui n'ose rien. Et toi aussi, Totor Albadi, viens si ta jambe folle ne t'a pas entraîné dans le faux pas mortel. Moi je saurais comment vous parler. Faites moi le signe de reconnaissance. Vous ne me gênerez jamais. Je suis seul sur la terre. Je peux, dès ce soir, vous suivre au bout du monde. A ce bout de terrain où notre vie à pris racine. Vous pourrez m'entraîner dans le tourbillon. J'ai l'habitude. Je n'ai pas beaucoup changé. Et je suis peut-être le seul à vous attendre.