Revenu universel et souveraineté : le grand non dit.
Le revenu universel ne doit pas être une ode à une société post travail, qui romprait unilatéralement avec la croissance pour entrer dans un partage à visée écologiste des ressources, sous peine de préférer la mystique autogestionnaire produisant du désir à la transformation sociale acquise par la souveraineté populaire.
Le RU est également une impasse pratique lorsqu’il nécessite pour sa mise en œuvre une socialisation très élevée des ressources du travail et du patrimoine du pays. Non pas que ces trajectoires de socialisation de la plus-value ne doivent pas être pensées dans une économie ouverte, mais tout simplement qu’elles ne sauraient advenir sans être discutées telle quelles au grand jour, et non comme simple moyen pour faire advenir une nouvelle politique publique, sorte de « tuayauterie fiscale ». Que l’on songe à l’impact en termes d’austérité des non-dits de la réforme fiscale de François Hollande, ou du sombre épisode de l’écotaxe poids lourds, pour se convaincre qu’il y a un pas important entre la théorie et la pratique en la matière, et que les promoteurs sont rarement là lorsqu’il s’agit de mettre en oeuvre. Il est assez compliqué de transférer annuellement 50 milliards de prélèvements dans une économie sans heurts, et sans impact sur l’activité des gens, la multitude des rustines fiscales de ce quinquennat doit nous convaincre (le plus fameux exemple étant en la matière le fonds cheval pour l’impact de la TVA sur la filière équine). Que l’on apprenne en ce sens de l’expérience contrastée l’écologie politique qui rassemble lorsqu’elle est porteuse de solutions au quotidien et sur les territoires et divise lorsqu’elle entre dans la prescription morale des modes de vie ; basculement imperceptible mais rapidement ressenti. Aucune politique publique ne peut aujourd’hui jouer le jeu de l’ambiguïté quant à son potentiel de transformation (« tout changer »), au risque de l’épreuve des faits.
Le revenu universel doit donc très modestement être envisagé comme un mode de partage des gains de productivité lié à l’innovation et à la transformation technologique, qui est complémentaire des modes existants. C’est un outil de régulation des transitions, pas la survenue immédiate d’une nouvelle société plus heureuse. La CSG, le RMI, le RSA, la CMU autant d’avancées concrètes importantes qui n’ont pas inversé la courbe du pessimisme des Français, ni de la prise d’anxiolytique. Restons donc modestes.
Pour atteindre cet objectif de régulation des transitions, cela nécessite de préserver autant que possible le caractère universel du RU, en évitant la création de classe d’allocataires supplémentaire fondée sur des critères, et de l’insérer dans un mouvement visant à diminuer les conditionnalités et les destinations d’usage aux aides existantes. C’est ainsi que le RU devient une protection sociale qui met en capacité, car il devient le meilleur outil de créativité, d’innovation marchande et non marchande, comme l’a été l’intermittence dans l’économie de la culture. Son niveau devra donc être nécessairement plus faible qu’annoncé actuellement et sa mise en œuvre devra apporter un soin particulier sur la création ou la mutation des institutions sociales nécessaires à son installation dans la durée. Il ne peut par ailleurs pas être financé en introduisant une limite aux gains de productivité réalisé, comme le laisse craindre la taxe robots, sous peine d’éroder l’assiette qui le finance et de donner l’impression, comme la taxe carbone en son temps, de mener deux visées incompatibles à la fois : combler les finances publiques et donner un signal négatif d’investissement. Il faut également insérer son introduction dans une politique active de revenu autour des outils existants comme le SMIC, et autour d’une politique des temps de la vie autour d’une meilleure effectivité, et souplesse au profit des salariés, de l’outil RTT.
Enfin, si le RU est un outil de régulation des transitions, il est avant tout l’élément social de la reconquête de la souveraineté populaire. Reconquête face au marché du travail, face à la pression de l’Etat social. Mais, de fait, il n’est que l’élément social. Cet élément social doit être complété d'un élément économique, d'un élément institutionnel, et d'un rapport à la production, à la création et aux marges au sein de l'économie de marché.
 Sans bascule institutionnelle vers un régime primo ministériel, sans stratégie claire de régulation de la construction européenne nécessitant un rapport de force (qui ne soit pas juste l’Europe sociale et démocratique), sans compréhension du lien ténu entre la production / le faire / la capacité industrielle, et le surgissement d’une société ayant repris pied sur les territoires, financant des services publics forts, et ayant fait sa transition locavore et écologiste, alors le RU ne servira à rien. Ou pire encore il deviendra assez vite l’outil de la construction du désir capitaliste. Que l’on se souvienne pour s’en convaincre du chemin parcouru par les promoteurs de la société 68, ou encore les maoïstes, entre critique aigue du système et construction puissante du mécanisme de désir néolibéral et soutien actif à la mondialisation des années 2000. Sans souveraineté populaire, la mise en capacité du RU ne sera rien hormis un enième surgissement deleuzien du désir laissant bien seuls ceux qui voulaient vraiment le mettre en œuvre.












